Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Au pays des réducteurs de Smic


Si l’on avait besoin d’une preuve de plus que nos responsables politico-économiques vivent dans un monde à part, sur une autre planète, dans la quatrième dimension, dans un multivers parallèle totalement abstrait, elle est arrivée ces jours-ci par la bouche d’un ex-directeur général de l’OMC, réputé de gauche, et par celle du patron des patrons, résolument libéral.

Sous prétexte d’oser s’attaquer aux tabous, l’un et l’autre, Pascal Lamy et Pierre Gattaz, pour ne pas les nommer, prétendent s’interroger sur la nécessité de proposer, notamment aux jeunes, des salaires inférieurs au Smic. Cela permettrait, selon eux et quelques économistes sûrs de leurs calculs d’apothicaires, de créer de l’emploi.

J’aimerais leur faire remarquer que ces boulots sous-payés existent déjà. Ça s’appelle des stages, rémunérés à moins d’un demi-smic, que les jeunes enchaînent les uns après les autres pour essayer de survivre et espérer être embauchés un jour, au moins en CDD.

Ce que voudraient donc nos bienfaiteurs, c’est transformer tous les salariés en stagiaires, corvéables à merci et éjectables à tout moment. Pourquoi ces gens qui vantent en permanence la « valeur travail » n’ont de cesse que de proposer des « petits boulots » dévalorisés à tout un chacun ? Le nez plongé dans leurs certitudes de maîtres de forges du XIXe siècle, ils ne voient même pas que leur solution miracle pour donner du travail à la plèbe ne marche pas. La Grèce, l’Espagne, le Portugal ont baissé leur Smic depuis 4 ans et les emplois continuent de se détruire. N’importe quel patron un peu raisonnable sait bien qu’il ne va pas recruter un salarié, même pour pas cher, si son carnet de commandes est vide et qu’il n’a pas de travail à lui proposer. N’importe quel économiste un peu lucide sait que tirer les salaires vers le bas, c’est tirer aussi les prix vers le bas et enclencher une spirale déflationniste.

Esclavage

Baisser le Smic serait donc une mesure inefficace pour faire refluer le chômage et économiquement dangereuse : elle ne ferait qu’accentuer la crise en remplaçant les chômeurs par des travailleurs pauvres. Mais c’est aussi une idée qu’en tant que chef d’entreprise, je trouve totalement scandaleuse et qui s’apparente en effet à de l’esclavagisme. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Laurence Parisot, prédécesseure de Gattaz. Même si je suis loin de partager toutes ses positions et analyses, je salue ici sa réaction vigoureuse à une proposition indécente. Devoir travailler pour un revenu qui permet à peine de se nourrir et de se loger, sans aucune marge pour la santé, les loisirs, l’éducation, cela s’apparente bien à de l’esclavage. D’une certaine façon, c’est peut-être même pire. Car, naguère, c’était le maître qui se chargeait de loger (misérablement) et de nourrir (mal) son esclave. Aujourd’hui, c’est à l’esclave moderne de se débrouiller pour trouver un toit et de la nourriture au prix du marché, sans être assuré de pouvoir les payer et donc de dormir à l’abri et de manger à sa faim. On voit de plus en plus de travailleurs pauvres n’avoir pour seul logement que leur vieille voiture et se laver au robinet des jardins publics après avoir arraché leur casse-croûte aux poubelles des hypermarchés.

Honte

Messieurs les sans tabou, comment oserais-je me regarder dans la glace, chaque matin, si je devais aller serrer la main à des salariés que j’aurais ainsi réduits à la misère sous prétexte de leur donner du travail ? Quelle fierté aurais-je d’avoir fondé une entreprise qui ne tournerait qu’en exploitant ceux qui la font vivre ? Quel intérêt même de créer une entreprise si elle n’offre pas un minimum de bien-être à ses salariés ? Aucune urgence, aucune contrainte économique ne justifient à mes yeux de maltraiter mes collaborateurs.

Vous qui trouvez que le travail coûte toujours trop cher, est-ce vous pourriez vivre avec 7,47 euros net de l’heure, 1133 euros mensuels, soit à peine 37 euros par jour à dépenser avec votre famille ? 37 euros, ce n’est même pas le prix du plat que vous commandez dans les restaurants que vous fréquentez, je ne parle pas des entrées, des desserts et du vin. Avec cette somme un Smicard doit payer sa nourriture et celle de ses enfants, son loyer, son électricité, son eau, son téléphone, ses impôts et, s’il en reste, ses loisirs. Vous pensez que c’est beaucoup et que 30, 25 euros seraient suffisants ?

A quoi pensez-vous, vous qui émargez à des dizaines de milliers d’euros mensuels, sans compter les revenus annexes ? Vous qui n’imaginez pas qu’on ait le culot de plafonner vos revenus, sans cesse revus à la hausse. Alors quoi ? Vous, vous ne coûtez jamais trop cher aux entreprises ou aux institutions pour lesquelles vous travaillez quand le smicard, lui, pèse d’un poids insupportable ?

A votre place, j’aurais honte. Pour moi, c’est une question de morale autant que d’économie. Vous seriez plus crédibles en commençant par baisser vos propres rémunérations. Avec 5 ou 6 000 euros mensuels, en France, on fait encore partie des 10 % les plus riches. Cela devrait vous suffire puisque vous êtes pour la baisse du coût du travail !

Exaspération

Non contents d’avoir obtenu une forte diminution des charges sociales sur le salaire minimum, avec pour conséquence le blocage des prestations sociales qui en dépendent sur au moins deux ans, au détriment des plus pauvres, voici que les pourfendeurs du Smic voudraient donc encore l’atomiser. Jusqu’où ? Qu’est-ce que serait pour eux un salaire décent ? Quelle aumône veulent-ils bien accorder aux mendiants du travail ?

Ce discours dominant sur le coût salarial devient exaspérant. Quel sens cela aurait-il d’avoir un travail qui ne permettrait pas de vivre correctement, de bénéficier de la sécurité sociale et d’une retraite satisfaisante ? Veut-on un retour à la barbarie et au struggle for life? Quand la majorité des salariés n’aura plus le minimum vital, on fera quoi de la production des entreprises que l’on croit pouvoir sauver en baissant drastiquement les salaires ?

Il serait temps d’abandonner les raisonnements abstraits et de court terme pour regarder en face la réalité humaine. Si c’est pour qu’elle les fasse crever, les hommes n’ont pas besoin de l’entreprise. C’est l’entreprise qui a besoin des hommes. Sans eux, elle n’est d’aucune utilité.

Claude-Jean Desvignes
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