Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Les 3C, sainte-trinité économique


Je suis plongé, je l’avoue, dans une certaine confusion économique ou, plus précisément, en proie à de fortes contradictions entre les exigences immédiates de mon métier de chef d’entreprise et mes engagements en tant que citoyen. Je ne sais plus très bien où doivent se rencontrer la ligne juste de ma gouvernance entrepreneuriale et celle de la maxime de mon action personnelle, comme disait Kant (maxime au sens de règle de conduite, règle morale).

Catéchisme

Si j’écoute la vulgate libérale, celle que j’ai apprise durant mes études, celle qui sert de catéchisme à la grande majorité des économistes, de credo à presque tous les politiques et d’antienne à l’ensemble des journalistes, il n’y a pas à déroger au dogme. Si nous subissons à ce point la crise actuelle, en particulier en France, c’est que les deux grands moteurs économiques, la consommation et la compétitivité, sont en panne.

Ainsi se lamente-t-on que la consommation ait baissé de 0,5 % au premier trimestre de cette année et prie-t-on le ciel pour qu’elle reparte au plus vite (l’expression est à prendre au sens propre, puisque ce ralentissement est en grande partie attribué à la clémence du ciel hivernal qui nous a permis de moins utiliser notre chauffage).

Ainsi le gouvernement vient-il d’ériger en priorité le redressement de notre compétitivité - qui était, semble-t-il, en berne – avec notamment la baisse du coût du travail ciblée sur les bas salaires.

Ainsi la remise en route de ces deux moteurs devrait-elle nous permettre de renouer avec la sacro-sainte croissance que chacun appelle de ses vœux depuis si longtemps maintenant, mais qui demeure désespérément atone et est même restée carrément muette ces derniers temps.

Et de la croissance, enfin, on attend la relance de l’emploi qui devrait elle-même, en un magnifique cercle vertueux, favoriser la hausse de la consommation.

Doutes

Cette divine mécanique est évidente, vérité révélée par les prêtres de Mammon, et reçoit donc l’onction de tous les gens sérieux. Il suffirait de l’appliquer avec foi et constance pour que nous soyons sauvés. Je devrais, moi aussi, moi le premier en tant que chef d’entreprise, y croire avec ferveur. Seulement, depuis quelque temps, le doute s’est insinué en moi.

D’abord parce que ça ne semble pas aussi bien marcher dans la réalité que dans les livres. Nous faisons tous beaucoup d’efforts pour peu de résultats. L’assujettissement au dogme impose à certains (mais pas à ceux qui en sont les thuriféraires) des sacrifices de moins en moins supportables. Jusqu’à quel degré de soumission et de privation faudra-t-il aller pour que se rouvrent en grand les portes du paradis libéral ?

Ensuite et surtout parce que la sainte-trinité des 3C – Consommation, Compétitivité Croissance – paraît s’être mise au service d’un autre dieu caché, d’un quatrième C, le Court terme sans lequel elle perd son sens et sa légitimité.

Création destructrice

A long terme, en effet, les certitudes de la mécanique trinitaire se délitent.

Dans cette perspective, la baisse de la consommation, par exemple, est plutôt une bonne nouvelle écologique. Son augmentation inexorable et exponentielle nous entraîne au contraire à la catastrophe. La survie de notre planète nous appelle à une plus grande frugalité qui signifie concrètement que notre société de consommation à outrance n’est plus tenable.

De même, l’amélioration continue de la compétitivité a-t-elle désormais pour fâcheuse conséquence, contrairement aux idées reçues, de détruire plus d’emplois qu’elle n’en crée. Car les gains de compétitivité se font essentiellement sur le développement du numérique, c’est-à-dire sur le remplacement des hommes par des machines automatisées, dans un contexte démographique mondial où les travailleurs potentiels sont de plus en plus nombreux.

Si l’on souhaite réellement demain et après-demain que tout le monde retrouve du travail, il faut produire moins avec plus de gens, autrement dit diminuer la productivité de chacun et réduire notre compétitivité globale (sachant par ailleurs que dans cette course folle à la compétitivité, nos pays développés trouveront toujours plus compétitifs qu’eux). Ou alors, il faut que la productivité puisse nous permettre de vivre tous correctement en travaillant beaucoup moins grâce à une meilleure répartition des profits.

Enfin, nul ne devrait plus ignorer, sauf justement les victimes consentantes d’un aveuglement court-termiste qui les arrange, que la croissance infinie est physiquement impossible sur une planète aux ressources finies. Le cycle schumpétérien de la destruction créatrice s’est inversé en création destructrice. L’accélération permanente de l’innovation que requiert une croissance qui ne peut se maintenir qu’en consumant de plus en plus vite de plus en plus de produits nouveaux conduit à une politique de la terre brûlée. La croissance ne nous nourrit plus, elle nous dévore et nous détruit.

Religion

Voilà quel est mon dilemme. Chef d’entreprise responsable, si je ne veux pas travailler contre les propres intérêts de celle-ci (et les miens), je dois jouer le jeu du court terme, pousser mes clients à la consommation en innovant, améliorer ma compétitivité en automatisant mes process (éventuellement en licenciant des salariés), rechercher une croissance à deux chiffres.

Individu et citoyen responsable, si ne veux pas travailler contre les intérêts de mes enfants, des autres hommes et de la planète, je dois faire le contraire, remettre radicalement en cause la sainte-trinité économique.

Comment relier ces deux exigences ? Je suis un peu, nous sommes tous, je pense, dans la situation inconfortable des physiciens d’aujourd’hui qui tentent d’unifier la physique classique et la physique quantique. Les lois de la première qui porte sur notre univers visible ne fonctionnent pas dans la seconde qui s’attache à l’infiniment petit. De la même façon, les principes de l’économie « classique », encore (très) relativement efficients à court terme, ne fonctionnent plus dès qu’on les applique au long terme. Ils entrent même en contradiction radicale avec la nécessité d’un développement durable.

Nous devrions donc nous mobiliser pour tenter d’articuler entre elles les règles du court et du long terme, pour inventer en douceur un nouveau modèle économique qui réponde mieux à notre réalité et à nos besoins humains, comme le font les physiciens qui cherchent à articuler en un modèle physique qui les dépasse la mécanique newtonienne et la mécanique quantique. Mais il faudrait que l’économie devienne vraiment une science et ne reste pas une religion.

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz