Juillet 2018


L’entreprise peut-elle s’affranchir de ses frontières ?

Ruche
Poser la question de l’identité de l’entreprise, c’est ipso facto s’intéresser à ses frontières, à ce qui la sépare de ce qui n’est pas elle. Mais qu’est-ce qu’une frontière ? A quoi servent-elles ? Aujourd’hui, l’identité des entreprises se brouille ; leurs frontières sont repoussées si loin qu’on parle d’ "entreprises étendues". Penchons-nous sur les causes de ces évolutions, ainsi que sur leurs conséquences.

SANS-FRONTIERISME

Les frontières, c’est ce qui retient, contient, emprisonne, filtre, clive, coupe, sépare, isole, entrave. Dans un monde qui n’a jamais été aussi ouvert, dans des entreprises qui vivent à l’heure de l’internationalisation et du multiculturalisme, le mot "frontière", au singulier comme au pluriel, revêt aujourd’hui une connotation péjorative. Nous vivons l’ère du "sans-frontiérisme" et c’est résolument penser à contre-courant que d’affirmer que les frontières sont aujourd’hui nécessaires.


L’entreprise a pourtant besoin de frontières. "Un groupe d’appartenance se forme pour de bon du jour où il se ferme", affirme Régis Debray dans son éloge aux frontières. Ces dernières s’affirment comme garantes de la constitution et du maintien de l’identité. Pour construire une identité, il faut définir un dedans et un dehors. C’est une condition nécessaire à toute entreprise désireuse de se forger un avenir pérenne. Mais des frontières, il en est de bonnes comme de mauvaises. Comment les distinguer ?



CRÉOLISATION

Les "bonnes" frontières sont celles qui autorisent l’aller-retour ; les bonnes frontières sont celles qui régulent, non celles qui interdisent. "La mixité des humains ne s’obtiendra pas en jetant au panier les cartes d’identité, mais en procurant un passeport à chacun" (R. Debray). Une frontière n’est pas un mur, interdisant tout passage et derrière lequel on se meurt, mais avant tout une incitation à la rencontre et au partage des identités. Voire une incitation à la créolisation pour reprendre un terme cher au poète Edouard Glissant, c’est-à-dire à une « intervalorisation » d’éléments hétérogènes mis en relation.


Fluidité et enrichissement des relations entre un dedans et un dehors, telle semble être aujourd’hui la nécessité pour une entreprise désireuse de gagner en performance ou tout simplement de trouver sa place sur le marché. "Qui entend se surpasser commence à se délimiter" (R. Debray). Les parties prenantes de l’entreprise ne sont pas l’entreprise elle-même. Mais c’est en investissant durablement sa relation avec ses différentes parties prenantes que l’entreprise gagnera en performance.



VERS L’ENTREPRISE ÉTENDUE

Cependant les petites entreprises peuvent être soumises à des forces qui ne sont pas celles de la "créolisation", mais de la dénaturation. Ils témoignent des effets produits par les plus grandes entreprises qui sont de plus en plus invasives au travers de leurs exigences. Ces dernières demandent à s’adapter à leurs rythmes (flux tendus, circuits courts…), à leurs organisations (procédures qualité, lean management…), ou à leurs outils (systèmes d’information, logiciels..). Mais si l’entreprise (sous-entendu la grande) est étendue, est-ce que cela finalement ne conduit pas finalement à nier l’existence singulière des plus petites, et donc une bonne partie de la raison de l’engagement de leurs dirigeants ? Ces évolutions brouillent l’identité de l’entreprise.


Facteur "aggravant" : les entreprises sollicitent de plus en plus usagers, fournisseurs, clients… "Tout concourt à une redéfinition de l’entreprise vers un modèle qui transcende les barrières physiques, temporelles et organisationnelles : on parle d’entreprise étendue. Le terme signifie qu’une entreprise n’est pas seulement constituée de ses employés et de sa direction, mais également de ses partenaires, ses fournisseurs et même ses clients" (C. Toulemonde). Cette modernité questionne profondément l’identité même des professionnels et leur relation à l’entreprise, à ce qu’elle est ou devient. La position du « sachant » et des experts internes de l’entreprise se trouve bousculée ; le développement des TIC et des réseaux sociaux amenuisent les frontières entre sphères privées et professionnelles… Les limites spatio-temporelles de l’entreprise sont de plus en plus mouvantes.



VASTE VILLAGE

Deux phénomènes interdépendants ont principalement provoqué cette évolution. D’abord l’accélération, la démultiplication et la dématérialisation des échanges rendues possibles par l’avènement et le développement des systèmes d’information et d’Internet. Les entreprises n’ont dès lors plus de frontières physiques, de territoire délimité. Ensuite, et par voie de conséquence, le rétrécissement du monde : ce dernier devient un vaste village. Curieux oxymore où proximité et éloignement sont conjoints et indissociables. "Désormais on est connecté à tous, n’importe où, les recoins les plus périphériques sont désenclavés, le local est branché sur le global : la culture-monde est celle de la décompression du temps et du rétrécissement de l’espace" (Lipovetsky et Serroy).


Mais attention : cette mise en relation n’implique pas nécessairement la constitution d’une communauté, ou plus modestement un simple sentiment d’être ensemble. Les différentes ressources mobilisées dans l’entreprise, sur des périodes courtes (intérim, CDD), en intermittence (temps partiel), à distance, avec différents statuts (titulaires, stagiaires, prestataires…) partagent-elles une même identité ? Ont-elles le même intérêt à réussir quelque chose ensemble, sur la durée ? Le flou des frontières s’exprime par l’émergence de nouvelles formes d’emploi : prêt de salariés, télétravail, salariés multi-employés, sous-traitance permanente sur site, prestations de service réalisées par des collaborateurs qui restent des mois (et parfois des années) chez un client… Qui est dans l’entreprise ? Qui est dehors ?



SOURCES D’AUDACE

Après "l’entreprise étendue", ou sans frontières, puis l’entreprise sans usine (fabless company), bientôt l’entreprise « sans salarié ». La croissance économique de l’entreprise elle-même est vue comme un facteur de confusion identitaire puisqu’elle repousse les limites de frontières. La performance d’une entreprise ne tient pas seulement à sa compétence de marché, mais aussi à la qualité de son corps social et des aspirations que celui-ci formule et partage. Bien évidemment, l’entreprise doit valider l’acceptabilité de sa proposition de valeur sur son marché.


En cas de "misfit", pour reprendre un terme usité en stratégie, l’entreprise qui nourrit ses compétences organisationnelles - et donc son métier - d’une identité forte pourra chercher des segments de marché plus réceptifs à ce qu’elle propose, plutôt que de chercher à tout prix à se contorsionner à des conditions qui lui sont étrangères. Cette liberté par rapport au déterminisme des marchés permet à ces dirigeants de former des projets collectifs « déraisonnables », de chercher une performance globale pour satisfaire des objectifs qui ont du sens pour la communauté engagée dans l’entreprise. Cette liberté est même à la source d’audaces et de "variations" que les modèles traditionnels sont bien en peine d’expliquer.



  • Asquin A., Garel G., Picq T., When project-based management create distress at work, International Journal of Project Management 28, 166–172.
  • Toulemonde C., Le défi de l’entreprise étendue, Le Monde du 1er juin 2010.
  • Debray R., Eloge des frontières, Gallimard.
  • Lipovetsky G., Serroy J., La Culture-monde. Réponse à une société désorientée, Odile Jacob.



Le projet RUCHE est né du désir commun du Centre des Jeunes Dirigeants de Lyon et de L’université Jean Moulin Lyon 3 de faire émerger de manière collaborative des questionnements en entrepreneuriat. La méthodologie pour atteindre cet objectif a été pensée ensemble au travers d’une multitude de rencontres. RUCHE se présente comme un processus expérimental dans lequel la communauté explore et apprend autant qu’elle propose. Aux travers de ces débats et de leur publication, mais aussi des présentations et débats en conférences, RUCHE espère donner à (re)connaitre l’entreprise - et notamment la petite entreprise - pour la place éminente qu’elle a pris dans notre Société.

Projet Ruche
Le 10-06-2014
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