Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Comment réformer le statut des inspecteurs et cheminots intermittents en région ?

Aujourd’hui, ce sont les inspecteurs du permis de conduire qui sont en grève et qui déclarent avec fierté que 10 000 examens du code et de la conduite ont été ainsi annulés. Ils menacent d’engager un bras de fer avec le gouvernement si celui-ci maintient sa réforme du permis de conduire. L’objectif principal de celle-ci était de réduire le temps d’attente des candidats, qui est parfois de plusieurs mois, pour passer cet examen désormais indispensable (et très coûteux). Il s’agit en particulier de faire surveiller les examens du code par des personnes autres que les inspecteurs pour les alléger de cette tâche et pour qu’ils puissent se concentrer sur les examens de conduite.

Vu de ma fenêtre, cette modification me paraissait marquée du sceau du bon sens. A-t-on besoin d’inspecteurs qualifiés pour surveiller des candidats qui répondent à un QCM (questionnaire à choix multiple) à partir de diapositives ? Et n’était-il pas nécessaire d’accélérer le passage du permis dont tous les jeunes ont besoin, notamment pour travailler ? Mais les « professionnels de la profession » ne l’entendent évidemment pas de cette oreille. Pour eux, une seule solution : embaucher 200 inspecteurs de plus (soit une augmentation de 15 %, ils sont 1 300 actuellement). Ils semblent ignorer que la tendance est plutôt à diminuer le nombre de fonctionnaires et à dépenser moins…

Embargo inutile

Hier, nous avons tous eu à subir une énième grève des cheminots dont les motifs nous ont semblé obscurs. Sous couvert, comme à l’accoutumée, de « défendre le service public », ils ont sérieusement desservi le public en question qui s’est retrouvé pris en otage dans des wagons bondés et surchauffés (au propre comme au figuré). J’ai mal compris pourquoi la réunification de RFF (Réseau ferré de France) et de la SNCF que les syndicats appelaient de leurs vœux depuis tant d’années était soudain devenue pour eux (pour deux d’entre eux, en fait) une mauvaise réforme, alors qu’elle ne remettait même pas en cause leur statut très protecteur. Ils craignaient, semble-t-il, une réduction des personnels, alors qu’il n’y a évidemment à leurs yeux, qu’une solution pour réduire la dette colossale des deux entités (plus de 50 milliards d’euros) : recruter plus d’agents… Au bout du compte, leur embargo de 10 jours n’aura servi à rien d’autre qu’à entraver la libre circulation de leurs concitoyens. Piètre résultat.

Je note au passage que pendant la grève, les affaires continuaient. Ainsi, sur un trajet TGV que j’emprunte assez régulièrement, le billet qui tourne en moyenne autour de 70 euros était passé à 170 euros sur voyages-sncf.com, grâce aux bienfaits du yield management. Autrement dit la grève, en organisant la pénurie de trains, a fait monter le prix des voyages pour tous ceux qui étaient obligés de se déplacer. Ça, c’est du service public ! S’il y avait une lutte à mener en son nom, c’est bien contre ce système de vente totalement inéquitable. Le principe de base du service public, ici bafoué, est que tous les citoyens payent le même prix pour le même service et non en fonction du remplissage des trains ou de la date d’achat de leur billet.

Tuer pour sauver ?

Au moment où j’écris, les festivals de l’été sont suspendus à la grève des intermittents, toujours poussés par le même syndicat. Certains d’entre eux commencent à s’apercevoir qu’il serait peut-être contradictoire et contre-productif de tuer les festivals, qui constituent l’essentiel de leur gagne-pain annuel, pour « sauver » l’exception culturelle française, d’autant que leur statut avantageux n’est pas, là non plus, fondamentalement remis en question. Il est simplement envisagé de le rendre un peu plus restrictif pour éviter les dérives auquel ce système, plutôt bien pensé au départ, a donné lieu : éviter par exemple que les standardistes des chaînes de télévision ou les chauffeurs qui vont chercher les artistes à la gare ne bénéficient de ce statut, mais aussi que ne prolifèrent de prétendus artistes et techniciens du spectacle qui n’en sont pas… Rappelons que les intermittents étaient 9 000 en 1984 et qu’ils sont plus de 106 000 aujourd’hui, soit 11 fois plus nombreux. Est-ce bien raisonnable ?

Je pourrais encore évoquer la SNCM (les ferries pour la Corse), cent fois renflouée par l’État, à nos frais, dont les syndiqués purs et durs ont entamé depuis de longues années un processus d’autodestruction qui dépasse l’entendement et qui sont de nouveau en grève. Mais là, les bras m’en tombent. Je vais aller prendre des actions chez Corsica Ferries, leur principal concurrent, qui ne pouvait espérer meilleur soutien pour son développement.

Pour faire bonne mesure, il faut aussi mentionner que les syndicats ne sont pas les seuls opposants à toute réforme. Ainsi les politiques sont-ils en grande partie (même dans l’actuelle majorité) vent debout contre celle des territoires que vient de proposer le gouvernement, alors qu’ils sont tous d’accord pour reconnaître que nous avons trop de strates territoriales, trop de communes, trop de régions…

Des droits plus que des devoirs

Je ne sais pas si toutes ces réformes que le pouvoir et le parlement tentent de mettre en œuvre sont de bonnes réformes, même si j’ai le sentiment qu’elles ne seraient pas inutiles. Et je ne sais pas s’ils ont la bonne méthode. Mais ce qui me frappe, c’est, à chaque fois, la réaction négative des personnes qu’elles concernent et qui relève des mêmes schémas mentaux que l’on peut résumer ainsi :

1. Tous sont évidemment pour la réforme, mais pas celle-là. Ou encore, une variante, tous sont convaincus de la nécessité de réformer globalement notre pays, mais le sont moins de celle de réformer leur secteur ou leur statut (dont ils ont peur de perdre les bénéfices).

2. Si réforme il doit y avoir, elle n’est jamais assez radicale. Il faut toujours aller plus loin et tout revoir de fond en comble. Ce radicalisme de principe permet de tout bloquer en rendant la réforme tellement complexe qu’elle devient concrètement irréalisable. On connaît la formule du roman de l’auteur italien Lampedusa, Le Guépard: « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

3. Seuls importent, dans une réforme, les avantages que chacun peut en tirer à titre personnel (ou corporatiste), faut-il pour cela sombrer dans le déni de la réalité. Et chacun d’ailleurs, pour argumenter, s’appuie sur son propre cas et sa propre expérience comme preuve d’universalité du problème. L’idée de sacrifier quelques avantages individuels (même injustifiés ou exorbitants) au profit du bien commun est désormais insupportable, voire impensable. Nous défendons farouchement nos droits, sans plus nous soucier de nos devoirs.

Réformer, pourtant, c’est être capable d’avancer à petits pas, de changer progressivement les choses, de négocier, d’arbitrer entre les intérêts individuels et collectifs, d’essayer de nouvelles pistes, de corriger les erreurs quand on les constate. Rien de tout cela ne paraît plus faisable. Toute réforme semble devenue impossible. Jusqu’à l’explosion.

Claude-Jean Desvignes
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