Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Management : renouer avec l’« esprit de finesse »

Qu’est-ce que les littéraires peuvent apporter à l’entreprise et au management ? Cette question, les recruteurs commencent à se la poser. Diversité oblige. A l'Université Paris Dauphine, un master "Humanities and Management" a vu le jour. Effet de mode ou changement de paradigme managérial ?

CULTURE GÉNÉRALE

« La véritable école du commandement est donc la Culture générale. Par elle la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote », affirmait le Général de Gaulle. Un avis sur le commandement militaire transposable au management de nos entreprises.

Quelles sont les écoles de ceux qui sont aux manettes de nos entreprises ? Et dans quelle mesure cette culture générale y est-elle diffusée? Quand il s’agit d’intégrer des cursus qui mènent aux responsabilités, la filière scientifique reste la voie royale. Un Bac S (jadis C), une école d’ingénieur (si possible précédée du qualificatif de « grande », c’est plus rassurant)… voilà qui permet de se doter des qualités indispensables pour réussir et faire réussir l’organisation que l’on sert : rigueur, rationalité, goût pour les chiffres… C’est-à-dire, à bien y regarder, les qualités nécessaires pour planifier, organiser et contrôler. Mais cela suffit-il ?


LOGIQUE DU SENS

Cela ne suffit pas, si on s’efforce de penser le changement de paradigme dans lequel nous sommes pris. Ce qui est demandé au management, à savoir prévoir et orienter les moyens en vue d’une fin, cela a-t-il encore une utilité aujourd’hui ? La fonction assignée au management consiste à canaliser l’hétérogénéité des projets individuels et rendre possible l’action en commun. Cela se fait dit-on au travers d’un but et d’objectifs – c’est-à-dire d’une stratégie - qu’il s’agit de réaliser, ensemble. C’est donc la recherche du résultat dans une logique causaliste qui, dans le schéma traditionnel, structure l’entreprise et détermine ses différents acteurs. C’est la pensée efficace, la rationalité dite instrumentale.

Mais ce qui fédère aujourd’hui les différents acteurs de l’entreprise, ce n’est plus cette logique ; c’est davantage le plaisir d’œuvrer ensemble à une réalisation qui fasse sens pour eux. Une logique du sens, toujours en devenir, qui se substitue à la structure triadique cause - effet - solution. Pour le sociologue Michel Maffesoli, les individus aujourd’hui « … n'ont que faire du but à atteindre, du projet (« pro-jectum »), économique, politique, social, à réaliser. Elles préfèrent « entrer dans » le plaisir d'être ensemble, « entrer dans »[…] l'intensité du moment, « entrer dans » la jouissance de ce monde tel qu'il est ». Les modèles managériaux traditionnels dans leur capacité à faire tenir ensemble les différentes parties prenantes de l’entreprise s’en trouvent bouleversés.


COMPLEXITE

Comme l’écrivait Alain Etchegoyen, « l’entreprise n’offre jamais à l’analyse des objets aussi lisses et parfaits que le chiffre ou le nombre ». L’idéalité des chiffres masque la rugosité des affaires humaines – leur complexité - mais ne les efface en rien. Le management bute sur cette réalité. L’ouverture que permet la culture générale apparaît alors comme le moyen d’appréhender un tant soit peu cette complexité irréductible à la seule rationalité instrumentale. « … À la différence de l’inculture caractérisée par l’amalgame (racisme, confusion), l’effet mosaïque (fragmentation, vision étroite), l’apesanteur hiérarchique (indifférence, égalitarisme), le désinvestissement (argent facile, hédonisme), la sphère culturelle se déploie autour de trois démarches : la différenciation (analyse, nuance), l’intégration (vision large, passerelles, esprit systémique), la hiérarchisation (tolérance, ouverture, échelles de valeurs) »(Bruno Lussato).

Cette triple ouverture doit trouver sa place dans nos organisations et dans les écoles qui préparent aux responsabilités. Pour ne pas dire dans la société tout entière. Les Romains nommaient humanité (humanitas)l'étude des lettres et des arts libéraux, par laquelle l'homme se distingue de la brute et peut atteindre la dignité à laquelle sa nature peut prétendre. Nous devons nous défaire de cette rusticité pour, enfin, renouer avec « l’esprit de finesse ».



  • Charles de Gaulle, Vers l'Armée de Métier, Berger-Levrault, 1934.
  • Bruno Lussato, Le défi culturel, Nathan, 1988.
  • Alain Etchegoyen, le capital lettres : des littéraires pour l’entreprise, François Bourin, 1990.

Lionel Meneghin
Le 26-08-2014
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