Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Hommage à Albert Jacquard

Il y a un an jour pour jour, Albert Jacquard nous quittait. Si un homme symbolise le « plein emploi de l’intelligence générale », pour reprendre la formule d’Edgard Morin, c’est bien Albert Jacquard. Généticien, essayiste, militant infatigable, celui que tous reconnaissait comme un « sage » s’est éteint le 11 septembre 2013. Jeune Dirigeant lui rend hommage, en reprenant notamment quelques extraits de livres dont il est l'auteur.

LE NOUS, PLUS RICHE QUE LA SOMME DES JE

C’était il y a dix ans, à l’occasion d’un colloque organisé par le CJD à la Cité des Sciences sur la thématique de la « performance globale ». Parmi les intervenants, Hubert Reeves et Albert Jacquard. Ces personnalités partagent avec le CJD un même combat : celui qui consiste à remettre l’Homme au centre des préoccupations et de changer les rapports entre les individus.

Assister à une intervention d’Albert Jacquard sur la performance - fût-elle globale – a quelque chose d’incongru. L’homme n’aimait pas ce mot, de son propre aveu. «Il est pourtant clair que la principale performance de chacun est sa capacité à participer à l'intelligence collective, à mettre en sourdine son je et à s'insérer dans le nous, celui-ci étant plus riche que la somme des je dans laquelle l'attitude compétitive enferme chacun »[1]. Le culte de la performance que célèbrent nos économies exacerbe la compétition, la lutte de tous contre tous. Comment vivre alors en paix dans une société où l’exigence de performance se trouve partout ? A la compétition, il préférait l’émulation, qui consiste à s’entourer de gens meilleurs que soi et qui nous permettent de progresser. Une autre idée que le CJD partage lui-aussi.

ESPRIT LARGE

Avec cette notion de performance globale que le CJD commençait alors à porter, Albert trouvait une performance davantage en adéquation avec ses principes. Ses principes, Albert Jacquard les a forgés à partir de l’ouverture qui était la sienne. Une ouverture dont le jeune lyonnais a fait preuve dès 1943, en obtenant à la fois un baccalauréat en mathématiques élémentaires et un baccalauréat en philosophie. Si sa carrière se construit ensuite brillamment autour des sciences (Polytechnique, doctorats en biologie humaine et en génétique), Albert Jacquard s’est toujours évertué à rendre les sciences compréhensibles.

Vulgarisateur de talent, il savait également interroger les pratiques scientifiques ; le généticien s’est ainsi érigé contre certaines thèses pseudoscientifiques qui visaient à justifier le racisme. Albert Jacquard savait que les sciences étaient incapables de se penser elles-mêmes. L’économie, cette science humaine, ne fait pas exception. Les humanités lui permettaient précisément d’interroger nos sociétés actuelles. Il s’inquiétait de leur évolution et militait pour des lendemains meilleurs. Son objectif ne consistait pas àconstruire la société de demain, mais à montrer que cette dernière ne devait pas ressembler à celle d'aujourd'hui. Ici réside le moteur de ses engagements au sein desassociations Droit au logement et Droits devant.

TROIS PREOCCUPATIONS

Scientifique, philosophe, mais aussi militant… En un mot : humaniste. Albert Jacquard partageait en effet les trois mêmes préoccupations que les humanistes de la Renaissance.

· l’éducation.

«L'école de demain ne servira plus à approvisionner les généraux en chair à canon ou les chefs d'entreprise en chair à profit ; elle aidera des hommes à se construire eux-mêmes au contact des autres... L'obligation scolaire ne devrait pas être comprise comme imposant aux enfants d'aller à l'école, mais comme imposant à leur entourage, et en premier lieu à leur famille, de les aider à bénéficier de son enseignement.[2] »

· la religion, en s’attaquant tout particulièrement à celle qui fait actuellement des ravages : « l’économisme ».

« La pensée des preneurs de décisions -decision makers dans la terminologie anglo-saxonne - baigne en permanence dans les concepts manipulés par les économistes; la formulation même des problèmes est conditionnée par les mots clés qu'ils ont formés. Ils viennent, au cours de des dernières années, de recruter un allié de poids: l'ordinateur. Des logiciels, si subtils que personne n'en peut vraiment décrire le contenu, traitent une multitude de données et annoncent la Vérité. Leurs conclusions peuvent d'autant moins être mises en doute que l'on ne connaît guère le détail du cheminement grâce auquel elles ont été obtenues, ni surtout les hypothèses qui fondent le raisonnement. Ces conclusions ont autant de force qu'autrefois les vérités considérées comme révélées. Elles sont à la source d'un véritable fanatisme, aussi radical que celui de certaines sectes religieuses : le fanatisme économique, l' « économisme ».

Pendant longtemps les économistes se sont contentés d'apporter leur contribution, souvent modeste, aux débats orientant le choix des décisions essentielles, d'ajouter leurs voix de "technocrates" à celles d'autres personnages. Ceux-ci évoquaient la liberté, la paix ou la dignité des plus démunis, tous les grand objectifs qui ont, au cours de l'Histoire, mobilisé les peuples; ils s'intéressaient aux idées; ils étaient des « idéologues ».

· la politique.

« Il nous faut tenter d'imaginer une autre humanité capable de tenir compte de deux évidences: d'une par la nécessité d'une gestion collective et raisonnable des richesses que la planète nous offre, d'autre part la nécessité de rencontres pacifiques et fécondes avec nos semblables; d'une part l'humanité dialoguant avec la Terre, d'autre part les humains dialoguant entre eux. Il se trouve que les structures politiques et sociales actuellement dominantes, celles de l'Occident, ne respectent ni l'une ni l'autre de ces exigences. Les cadeaux de la Terre sont accaparés par un petit nombre de bénéficiaires, sans que cette appropriation arbitraire, source d'un inexcusable gâchis, puisse avoir la moindre justification. Quant aux rencontres entre personnes, elles sont systématiquement placées sous le signe de la lutte, de l'opposition, de la compétition, ce qui vide de sa substance l'échange avec l'autre. [3] »

HUMANITES, HUMANISME, HUMANITUDE

Scientifique pétri par les humanités, Albert Jacquard nous mettait en garde contre les conceptions cumulatives du savoir et de la richesse. Pas de savoirs cumulatifs, car certaines théories ne peuvent que se développer sur les ruines d’autres théories, parce que nul savoir ne peut être considéré aujourd’hui comme définitif. Pas de richesses cumulatives non plus, parce que notre monde est fini. La croissance est un mythe avec lequel il faut rompre.

« « Le temps d’un monde fini commence » écrivait Paul Valéry en 1945. Oui, une ère nouvelle s’ouvre dans l’histoire des hommes. Ils avaient pu jusqu’à présent s’imaginer que leur domaine était sans limite, en tout cas faire comme si ; il leur faut désormais prendre conscience de l’existence et de la proximité de ces limites et en tirer les conséquences.

Un exemple caricatural de cet aveuglement est donné par les incantations des politiques espérant constamment la « croissance » sans jamais préciser la nature de ce qui croit ; ils oublient, nous l’avons vu, qu’un rythme, par exemple, de trois pour cent l’an a pour conséquence en un siècle une multiplication par vingt de la consommation, aboutissement évidemment impossible. Sur une planète dont les dimensions et les richesses sont finies, tout processus exponentiel ne peut être qu’éphémère.

La croissance de la consommation est en réalité l’équivalent d’une drogue ; la première dose crée l’euphorie mais les suivantes mènent inévitablement à la catastrophe. Prétendre résoudre un problème, par exemple le chômage, par la croissance, c’est s’enfoncer délibérément dans cette impasse. Cette croissance de la consommation lorsqu’elle a lieu au sein des nations les plus développées rend plus improbable une diminution des inégalités entre les peuples ; l’écart entre eux ne peut que s’aggraver. Apporter à tous les humains le niveau de vie actuel des Européens nécessiterait plus de ressources que n’en peut fournir la Terre. C’est donc, dès maintenant, non pas seulement une ‘croissance zéro’ comme l’avait proposé le Club de Rome, mais une décroissance de la consommation des plus riches qui est nécessaire.

Cette perspective n’a rien de sombre, à condition qu’elle soit accompagnée d’un développement des activités qui ne détruisent pas les richesses de la planète, notamment toutes celles qui sont générées par les rencontres entre humains. Ce sont alors les critères permettant de décrire la santé des sociétés qui doivent être redéfinis. Il faut non seulement tenir compte de la production, comme le fait le célèbre PNB, mais aussi évoquer d’autres sources de satisfaction – accès aux soins, à l’éducation, à la justice – et pourquoi pas ?, le bonheur. »

HUBRIS

Ce bonheur pour Albert Jacquard ne pourra être obtenu qu’au travers de l’humanitude, «ce trésor de compréhension, d'émotions et surtout d'exigences, qui n'a d'existence que grâce à nous et sera perdu si nous disparaissons »[4]. Humanitude et humanités semblent étrangement partager une même définition. La plupart des questions auxquelles nos sociétés sont confrontées peuvent trouver des clés de lecture dans ce patrimoine laissés par les hommes qui nous ont précédés. Relisons les mythes de Prométhée ou d’Icare, retrouvons la parole des anciens. Les hommes cherchent aujourd’hui à transgresser les limites. C’est – semble-t-il - une marque de fabrique de notre modernité. Les technosciences offrent aujourd’hui des potentialités vertigineuses. Tout semble possible. Et pourtant, les Grecs, il y a plus de deux mille ans, nous prévenaient déjà des dangers de l’ « hubris », c’est-à-dire de la démesure et de l’orgueil. Les situations les plus récentes et inédites renvoient souvent à des préoccupations anciennes. Les humanités ne sont rien d’autres que ce patrimoine.

La performance s’impose comme la norme de nos sociétés ; elle se caractérise par cette démesure, par cet orgueil. Ivre d’elle-même, se visant comme sa seule finalité, la performance ne se satisfait que de son propre dépassement. Emboitons les pas d’Albert Jacquard, inspirons-nous du passé, et œuvrons pour donner enfin un sens à la performance.




[1] Albert Jacquard, Mon Utopie, 2006.

[2] Mon Utopie, 2006.

[3] Albert Jacquard, Le Compte à Rebours a-t-il commencé ?, 2009.

[4] Jacquard, Albert. Cinq milliards d’Hommes dans un vaisseau, 1987.

La rédaction
Le 11-09-2014
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