Juillet 2018

Le chevalier blanc contre les moulins à rentes


Notre tempétueux ministre de l’Économie, sur la foi d’un rapport de l’Inspection générale des finances, veut s’attaquer aux « monopoles » et aux « rentes injustifiées » des professions réglementées. Ces professions sont en gros celles qui nécessitent, pour leur exercice, des qualifications professionnelles déterminées par la loi, par un Ordre ou par des associations professionnelles. Il s’agit en grande partie de professions dites libérales qui regroupent 110 000 entreprises pour un peu plus de 250 000 salariés. De très petites entreprises donc, puisqu’elles comptent en moyenne moins de 2,5 salariés et que beaucoup sont des entreprises unipersonnelles. Elles représentent à peine 1% de la population active. 37 d’entre elles sont dans le collimateur d’Arnaud Montebourg : huissiers de justice, notaires, pharmaciens, ambulanciers, vétérinaires, avocats…

Diversion

L’État veut donc déréglementer ce qu’il a, jadis, lui-même réglementé en ouvrant ces professions à une plus grande concurrence, selon une logique très libérale que récuse très souvent, par ailleurs, le ministre de l’Économie. Cela devrait permettre notamment, selon lui, de créer de l’emploi dans ces professions et d’offrir aux consommateurs un choix plus large à un meilleur prix, arguments aujourd’hui aussi inévitables qu’imparables quand on veut justifier une nouvelle intervention étatique.

Peut-être est-il nécessaire, en effet, de revoir le statut de certains métiers qui date des années d’après-guerre. On espère que le gouvernement y parviendra avec plus de succès que la réforme des banques ou la suppression des paradis fiscaux qui faisaient pourtant partie des promesses électorales du président de la République. Quand on voit que la BNP peut s’acquitter sans sourciller d’une amende américaine de 9 milliards de dollars sur ses seuls bénéfices de l’année, on se demande si cette banque et les autres ne continuent pas de bénéficier des « rentes injustifiées » au détriment de leurs clients ?

On peut aussi se demander si s’attaquer aujourd’hui aux activités libérales qui représentent un enjeu économique infiniment moins important que le secteur bancaire ou celui des grandes entreprises internationales pratiquant « légalement » l’évasion fiscale, mais qui constituent une cible beaucoup plus facile à atteindre, ne relève pas de la stratégie de diversion. Il est très certainement louable de s’attaquer aux monopoles, encore faudrait-il être capable de s’attaquer à tous les monopoles, en particulier les plus criants…

Il est également paradoxal de constater que le défenseur intransigeant du « made in France » en marinière rayée bleu et blanc ouvre ainsi la porte de ces professions aujourd’hui largement franco-françaises, du fait même de leur réglementation, à tous les Européens, à la demande de Bruxelles.

Ambiguïtés

Je ne suis pas conservateur, je n’ai rien contre une certaine dose de concurrence, si elle ne vire pas à l’overdose, et je suis farouchement pro-européen. Mises à part les réserves que je viens d’émettre sur les contradictions et les ambiguïtés du pouvoir, je n’ai donc pas d’opposition formelle à une mise à plat du statut des professions réglementées. Je suis par contre beaucoup plus gêné par le discours qui accompagne cette réforme.

Le ministre montre du doigt des gens « privilégiés » qui gagneraient trop d’argent, comme si gagner bien sa vie était en soi scandaleux. Si cet argent est acquis légalement et honnêtement, où est le mal. Il semble, dans notre pays, que dépasser un revenu de 3 000 euros mensuels relève de la malversation !

J’ai suffisamment dénoncé dans ces colonnes l’indécence des rémunérations de certains patrons, qui se chiffrent en dizaines ou même en centaines de milliers d’euros mensuels, pour pouvoir dire que ce nivellement par le bas n’a pas de sens. Une échelle de revenus de 1 à 10, voire de 1 à 20 (soit, grosso modo, de 1 000 à 20 000 euros par mois) reste raisonnable si elle est fondée sur un niveau d’études, des compétences spécifiques, une créativité particulière, une implication dans le travail, une prise de risque entrepreneuriale.

Je ne suis pas choqué qu’un ministre gagne environ 9 000 euros, tous frais payés par ailleurs, ou un député entre 7 et 10 000 selon qu’il cumule ou non des mandats. Mais pourquoi, monsieur Montebourg et certains de nos députés semblent-ils s’offusquer qu’un vétérinaire perçoive en moyenne 6 000 euros par mois ou un pharmacien 8 000, eux qui ont fait des études longues et difficiles. Mis à part les greffiers des tribunaux de commerce (qui sont 224 et affichent 30 000 euros au compteur), aucune des professions réglementées ne dépasse en moyenne les 20 000 euros, la grande majorité restant sous le seuil des 10 000 voire des 5 000.

Si c’est trop, alors il va falloir s’en prendre aussi aux Pdg et aux cadres dirigeants des grandes entreprises (voire aux simples cadres supérieurs), aux traders, aux directeurs centraux des administrations, aux professeurs d’université, au personnel politique, dont les nombreux conseillers ministériels, aux footballeurs (tiens on les a un peu oubliés ceux-là…), à certains artistes… Ça va faire du monde ! Et il faudra beaucoup de courage.

Démagogie

Un autre argument de Bercy me paraît également quelque peu sujet à caution. La déréglementation permettrait de redonner 6 milliards d’euros de pouvoir d’achat aux Français. D’où sort ce calcul aussi technocratique que démagogique ? Car si on déshabille Pierre pour habiller Paul, le jeu est à somme nulle. On n’ajoute aucun pouvoir d’achat, on le transfère des uns sur les autres. On prend beaucoup à quelques-uns pour le saupoudrer sur quelques autres. Je ne suis pas sûr que ce soit du pouvoir d’achat qui dynamise l’économie. De ma vie, par exemple, je n’ai eu affaire avec un huissier et je ne suis pas le seul. Je ne vois pas en quoi la baisse de ses tarifs haussera mon pouvoir d’achat.

On mesure ici toute la complexité de réformes qui peuvent vite se révéler largement contre-productives, surtout si elles sont portées par un discours simpliste de chevalier blanc qui oppose les bons et les méchants, les riches et les pauvres, les privilégiés et les démunis, les gendarmes et les voleurs. Sans doute faut-il ouvrir le dossier des professions réglementées, mais sans manichéisme et sans les jeter en pâture à la vindicte populaire.

Claude-Jean Desvignes
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