Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pour un travail de valeur

Promouvoir aujourd’hui « la valeur travail », est-ce faire allégeance à l’exploitation capitaliste qui opprime les prolétaires ? Nombreux sont ceux qui le pensent, même s’ils n’emploient pas cette terminologie un peu désuète. Pourtant, compte tenu des enjeux qui se présentent à nous, l’heure n’est plus à la lutte des classes. C’est l’avis de Laurent Quivogne.

« Lâchez-nous avec la valeur travail ! » écrit une jeune femme dans un article paru sur le site de la Tribune. Pour le résumer à ceux qui ne l’auraient pas lu, Diane Filippova, l’auteur de l’article, s’adressant aux élus, dirigeants, syndicats, philosophes, économistes et tous les autres, sans que je sache très bien qui sont tous ces autres, vilipende la « valeur travail », comme, si j’ai bien compris, une entreprise de manipulation et d’exploitation, un usage abusif de la morale à seule fin de servir des intérêts économiques. Sur le fond, je ne peux lui donner tort tout à fait. L’utilisation de la morale pour justifier des injonctions faites à autrui est toujours douteuse. Et je peux imaginer que la situation est particulièrement intolérable pour tous les jeunes qui, cherchant du travail, ne trouvent au mieux que des stages, ce qui en soi est déjà douloureux et qui s’entendent dire par-dessus le marché qu’il faut travailler pour réussir (réussir quoi au juste ?). J’imagine encore quel sentiment d’impuissance en résulte, et quelle colère, colère que j’entends dans les propos de Diane Filippova. Colère alimentée par le décalage entre, d’une part, le dogme du travail économique comme unique voie d’accomplissement de l’individu et, d’autre part, la fréquente âpreté de la vie dans les organisations : management autoritaire, tâches ingrates, etc.

D’un autre côté, en tant que chef d’entreprise, comptant donc parmi les destinataires du propos, j’assume avoir, en effet, encouragé les collaborateurs à « travailler », dans le cadre strict du travail économique. Autrement dit d’avoir fait participer à un projet qui était le mien, des personnes a priori étrangères à mon désir de création ; ceci contre une rémunération dont les collaborateurs ne pouvaient guère se passer pour nourrir, héberger, chauffer leurs familles. Une façon de voir les choses est ainsi de dire que je les ai exploités, à proportion d’ailleurs de leur difficulté à obtenir du travail par ailleurs, en leur imposant parfois ce que la nécessité m’imposait à moi-même : ce qui est à faire doit être fait, quelque ingrat que ce soit.

À quelle aune mon attitude doit-elle donc être jugée ? À celle d’un manipulateur d’autrui pour faire croire aux collaborateurs, à mon bénéfice, à l’importance du projet de l’entreprise ? Ou bien à celle d’un chef d’entreprise soucieux de la pérennité de la société et donc des emplois ?

À moins que je ne sois pas jugé du tout. Et c’est bien là ce qui me heurte dans l’article dont nous parlons : cette guerre entre « eux » et « nous », guerre de morale, guerre de jugement entre deux clans aux contours indécis, des victimes et des bourreaux, le bien et le mal. Le complot n’est pas loin avec cette caste (« eux ») qui dirige et manipule le monde.

Il me semble bien que pour faire face aux défis du monde de demain, nous avons besoin de co-responsabilité. Devant les immenses enjeux économiques, sociaux, démographiques et environnementaux, notre plus grande chance de succès tient dans la qualité de la relation que nous réussirons collectivement à établir entre l’ensemble des composantes de notre société, non seulement à l’intérieur des entreprises entre les différentes parties prenantes, mais aussi entre entreprises, entre tous les types d’organisations, depuis la PME jusqu’aux administrations. Dans cette perspective, le choix est clair entre soigner la relation ou favoriser la lutte des uns contre les autres. Le premier choix n’empêchant pas la confrontation, mais impliquant un changement de posture dans le militantisme ; par exemple en travaillant à l’établissement de règles et d’un cadre pour le vivre ensemble, en nous focalisant davantage sur le lien plutôt que sur les personnes.

C’est un grand changement de notre regard et un grand défi pour notre société. Un immense chantier qui implique beaucoup de travail de chacun d’entre nous, avec ce que ce mot contient d’effort et d’inconfort. Un grand défi que nous ne relèverons pas sans le concours actif des plus jeunes d’entre nous.

Laurent Quivogne
Le 14-08-2015
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