Juillet 2018


" Entretenir les relations les plus humaines avec les hommes "

A la fois philosophe, écrivain, naturaliste et poète, Henry David Thoreau (1817-1862) fait partie de ces penseurs qui comptent aux États-Unis, et même plus largement dans le monde. Opposé à l’esclavagisme et au pouvoir excessif selon lui de l’État, il prône la résistance non violente qui inspirera Gandhi et Martin Luther King. Pour lui, l’homme est indissociable du milieu où il vit. C’est pour cette raison qu’il est considéré comme un précurseur de la pensée écologiste. Dans Waden ou la vie dans les bois, livre publié en 1854 et dont est tiré l’extrait qui suit, Thoreau livre ses réflexions sur la vie menée dans la solitude, loin de la société. Vie qu’il a expérimenté lui-même pendant deux années dans une simple cabane au fond des bois. Non-violence, respect de l’environnement, frugalité… autant de notions qui prennent vie dans la pensée de Thoreau.

« Je vois de jeunes hommes, mes concitoyens, dont le malheur est d’avoir hérité des fermes, maisons, granges, du bétail et des outils agricoles ; et il est plus facile de les acquérir que de s’en débarrasser. Mieux aurait valu qu’ils soient nés en plein pâturage et allaités par une louve(1), ils auraient vu d’une façon plus claire dans quel champ ils étaient appelés au travail ! Qui les faisait serfs de la terre ? Pourquoi devraient-ils manger leur soixante acres, quand l’homme est condamné à manger seulement son picotin de saleté ? Pourquoi devraient-ils commencer à creuser leur tombe dès qu’ils sont nés ? Ils doivent vivre la vie d’un homme, poussant toutes ces choses devant lui, et avançant aussi bien qu’il peut. Combien de pauvre âme immortelle ai-je rencontré écrasé de mal et étouffé sous sa charge, rampant sur le chemin de la vie, en poussant devant elle une grange de soixante-cinq pieds par quarante, ses écuries d’Augias jamais nettoyées, et cent acres de terre, le travail du sol, la fauche, les pâturages et partie de bois ! Les sans-dot qui luttent à l’abri de pareils héritages comme de leurs inutiles charges, trouvent bien assez de travail à dompter et cultiver quelques pieds cubes de chair.

Mais les hommes travaillent dans le cadre d’une erreur. Le meilleur de l’homme ne tarde pas à passer dans le sol en qualité d’engrais. Par un destin apparent, communément appelé nécessité, ils sont employés, comme il est dit dans un vieux livre (2), à amasser des trésors que les teignes et la rouille altéreront et que les voleurs voleront. C’est une vie de fous, comme ils l’apprendront quand ils arriveront à la fin de celle-ci, si ce n’est avant. Il est dit que Deucalion et Pyrrha créèrent les hommes en jetant des pierres derrière eux par-dessus leur tête :

Inde genus durum sumus, experiensque laborum,

Et documenta damus qua simus origine nati.

Ou, comme traduit par Sir Raleigh de façon sonore,

“C’est pourquoi notre race est dure, rompue à l’effort,

et nous prouvons ce qu’est l’origine de notre naissance.”

Tant de choses pour une obéissance aveugle à un oracle gaffeur, jetant des pierres par-dessus sa tête derrière lui, sans voir ou elles tombaient.

La plupart des hommes, même en ce pays relativement libre, par simple ignorance et erreur, sont si occupés par des soucis factices et de grossiers travaux superflus de la vie que ses fruits les plus magnifiques ne peuvent pas être cueillis par eux. Leurs doigts, après un labeur trop excessif, sont trop maladroits et tremblent trop pour cela. Le travailleur n’a pas le loisir d’une vraie intégrité jour après jour ; il ne peut pas se permettre d’entretenir les relations les plus humaines avec les hommes ; son travail perdrait de sa valeur sur le marché. Il n’a pas de temps pour être quoi que ce soit d’autre qu’une machine. Comment peut-il bien se rappeler son ignorance — chose nécessaire à son développement — lui qui a si souvent à user de ses connaissances ? Nous devrions le nourrir et le vêtir gratuitement, parfois, et l’accueillir cordialement, avant de le juger. Les plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur les fruits, ne peuvent être préservées que par une manipulation des plus délicates. Pourtant, nous ne nous traitons pas nous-mêmes ni les uns les autres, aussi tendrement. »


(1) Allusion à la légende romaine de Rémus et Romulus

(2) Évangile selon Saint-Matthieu

Henry David Thoreau
Le 13-09-2014
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