Novembre 2018


Le Grand Œuvre du dirigeant

L'alchimiste de David Teniers Le Jeune (1610 - 1690)
Quel lien entre un dirigeant d’entreprise et un alchimiste ? La quête. Une analogie que Laurent Quivogne se propose ici d’approfondir.

« Les entreprises ne créent pas l’emploi », s’exclame l’économiste Frédéric Lordon dans son blog. L’explication n’est en rien, selon lui, conjoncturelle ou intuitive, elle serait carrément « conceptuelle », je cite :

« Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors — du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises. »

Autrement dit, les entreprises sont des bureaux d’enregistrement des commandes qui affluent vers elles naturellement selon le pouvoir d’achat de leur zone de chalandise, l’énergie qu’elles déploient n’agissant qu’à la marge dans le cadre de la « concurrence inter-firmes » (sic).

Que le lecteur me permette, par un curieux détour, de répondre en usant d’une métaphore exotique : l’alchimie. Les alchimistes, dans l’Antiquité et le Moyen Âge, étaient réputés pour tenter des opérations qui nous semblent invraisemblables : transmuter le plomb en or, trouver la panacée, remède universel, ou l’élixir de longue vie… L’idée que nous nous faisons aujourd’hui de cette discipline dépend beaucoup des individus. Quelques-uns y voient une pratique plus spirituelle que matérielle, les transformations s’appliquant d’abord à l’alchimiste : transformer le plomb en or, c’est cultiver sa part d’ange et détruire le vulgaire en soi. Mais les plus nombreux y voient surtout la marque de l’obscurantisme des temps anciens ou un charlatanisme d’époque, c’est-à-dire, dans les deux cas, une manifestation de la cupidité humaine, par naïveté ou par duplicité.

Ainsi des entrepreneurs ; travailler 50 ou 60 heures par semaine, dépenser une énergie inouïe pour convaincre absolument tout le monde de son projet, depuis les clients jusqu’aux banques, en passant par les collaborateurs et son propre conjoint, ne peut avoir pour moteur, aux yeux d’un grand nombre, que l’appât du gain, le désir de pouvoir, l’envie de dominer le monde.

Alors certes, de même que les disciples de l’alchimie eux-mêmes, ou prétendus tels, étaient répartis en plusieurs catégories, du sage au naïf, en passant par l’escroc monnayant sa pseudo-science auprès de riches gogos, de même le titre d’entrepreneur ne saurait être un gage de sainteté. Cependant la majorité de ceux que je connais a choisi de faire ce métier pour participer au grand œuvre de la vie. Car rien ne va de soi dans les activités humaines et dans la vie en général. L’agriculteur ne regarde pas pousser ses plantes sans y mettre de la peine ; l’artiste n’attend pas que le chef d’œuvre tombe du ciel ; l’éducateur sait combien il faut de temps et de patience pour communiquer le savoir. Tout dirigeant sait combien est à la fois exaltante et accaparante la tâche de faire fonctionner une entreprise qui, comme une culture fragile, peut pâtir sévèrement de l’orage, du coup de froid ; et combien la réussite, qui est cette convergence d’intérêts divergents, cette mobilisation d’énergies éparses, cet aplanissement d’obstacles réputés infranchissables ont quelque chose d’incroyable et de prodigieux.

Comme de transformer du plomb en or.

C’est pourquoi, dirigeants, vous encourageant dans ce grand œuvre qui est le vôtre, je vous adresse cette parole de Lao Tseu, pour laquelle je vous propose de remplacer le mot « Tao », par la quête, quelle qu’elle soit, qui vous appartient et donne sens à votre engagement :

Quand un homme supérieur entend parler du Tao,
il commence tout de suite à l’incarner.
Quand un homme ordinaire entend parler du Tao,
il y croit à moitié et en doute à moitié.
Quand un homme sot entend parler du Tao,
il en rit à gorge déployée.
S’il n’en riait pas,
ce ne serait pas le Tao.


Laurent Quivogne
Le 21-08-2015
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