Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Une sortie d’Euroute de plein front

La nouvelle mode, pour les partis extrêmes, Front national comme Front de gauche, est de prôner une magique « sortie de l’euro », censée nous permettre de régler tous nos problèmes économiques. Quand la pensée tourne en rond, il est normal que les extrêmes finissent par se rencontrer. Le Front national s’appuie d’ailleurs sur les calculs de Jacques Sapir, économiste proche du Front de gauche, pour prouver que quitter la zone euro ne serait pas une catastrophe : notre dette étant émise à 97 % en contrat de droit français, nous n’aurions plus à la rembourser en euros et il suffirait de dévaluer drastiquement le « nouveau franc » pour l’alléger considérablement.

Cette approche « juridique » est loin d’être partagée par tous les économistes et encore moins par nos prêteurs étrangers que ne seraient sûrement pas prêts à accepter que leur créance se retrouve soudain libellée en une monnaie beaucoup moins forte : leurs 100 euros changés en 100 francs ne vaudrait plus en réalité, par exemple, que 50 euros. On voit les batailles d’experts et de juristes qui se profilent si l’on en venait à cette issue. Il suffit de regarder ce qui se passe actuellement du côté de l’Argentine qui n’en finit pas d’être attaquée sur le remboursement de sa dette.

Je me dis aussi que se retrouver avec une monnaie faible ne serait pas du goût de tous les Français qui voyagent et de toutes les entreprises qui ont besoin d’acheter à l’extérieur (le pétrole notamment), mais ce n’est pas le problème des Fronts protectionnistes. Les Français n’ont qu’à rester chez eux puisqu’ils sont dans « le plus beau pays du monde » et consommer français (pour le pétrole, ça va être compliqué…).

Fuite en arrière

Je ne me sens pas compétent pour juger des effets bénéfiques ou dévastateurs d’une sortie de l’euro, même si j’ai le sentiment que cela nous mènerait à une catastrophe économique dont nous aurions du mal à nous relever. Mais il est vrai que, selon les arguments frontistes, tant qu’on n’a pas essayé on ne sait pas. Certes… Tant qu’on n’a pas essayé de sauter sans parachute d’un avion, on ne sait pas si on va obligatoirement se tuer. Le problème, c’est que si on n’est mort, il sera difficile de s’en remettre.

En réalité, la question est faussement économique, les Fronts se moquent de l’économie qu’ils traitent comme un simple levier idéologique. La question est essentiellement politique et symbolique. L’enjeu d’un abandon de l’euro est celui d’une sortie de l’Europe et d’un repli nationaliste derrière nos anciennes frontières. Tenter de rendre crédible et faisable un abandon de la monnaie unique, c’est le premier pas pour rendre crédibles et faisables un éclatement de l’Europe et un retour au statu quo ante, aux bonnes vieilles nations. Chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées.

Face aux défis qui nous attendent et nous font peur, ces politiques démagogues choisissent la fuite en arrière, plus payante électoralement à court terme. Mais sont-ils assez audacieux dans leur volonté de retrait dans notre précarré hexagonal (si j’ose dire !) et de se protéger de l’autre, de l’étranger, ce Satan d’où nous vient tout le mal ?

Derrière les murs

Pour augmenter leurs chances de se faire élire, je leur suggère de proposer, dans leurs programmes, d’ériger tout au long de nos frontières un mur de 5 m de haut, surmonté de barbelés, avec un mirador tous les kilomètres. Ça risque de coûter un peu cher, mais, dans le cadre de Grands Travaux nationaux, ça créera de l’emploi. Il faut aussi prévoir de boucher les tunnels, quelquefois que les Suisses viennent nous refiler leur fendant ou leur gruyère contre des valises de billets par celui du Mont-Blanc, ou les Italiens, leur salami, leurs pizzas et leurs boat-people libyens par celui du Fréjus. Attention également que les Allemands ne se raccordent pas souterrainement à la ligne Maginot pour nous fourguer leurs Mercedes et leurs saucisses en loucedé, que les Espagnols ne retraversent pas la Bidassoa pour déstabiliser nos marchés avec leurs tombereaux de fruits et légumes. Et puisque l’on fête cette année le 70e anniversaire du débarquement (tous ces étrangers qui sont venus à notre secours…), pourquoi ne pas prévoir de réhabiliter le mur de l’Atlantique, il reste encore quelques beaux spécimens de blockhaus, ce qui nous permettra de bouter à nouveau les Anglais hors de France s’ils venaient à vouloir déverser sur nos côtes leurs immondes panses de brebis farcies et leur whisky frelaté. Sainte Jeanne d’Arc, aidez-nous dans cette mission de sauvetage de notre identité française.

Seuls contre tous

Ainsi, au bout d’un moment, l’enfer ce ne sera plus les autres, ce sera nous-mêmes, épuisés par cet enfermement à double tour. Nous crèverons ruinés, mais Français ! L’histoire le montre : toutes les sociétés, toutes les civilisations qui se sont repliées sur elles-mêmes, croyant pouvoir vivre en autarcie, ont fini par mourir et disparaître. Cette autarcie même est aujourd’hui totalement impossible à réaliser. Elle n’est qu’un fantasme pour duper l’électeur. Ceux qui la font miroiter le savent pertinemment. Mais si Paris vaut bien une messe, le pouvoir vaut bien un gros mensonge.

Arrêtons de rêver à un passé mythifié qui n’existe pas et auquel on ne reviendra pas. L’avenir paraît compliqué, en tous cas incertain. Les nuages semblent s’accumuler : croissance définitivement en berne, emploi plombé, crise écologique, concurrence à tout va, dérèglement climatique et financier, impuissance de nos démocraties, péril intégriste… Mais aucun parapluie national ne nous protégera des tempêtes qui menacent. Car il n’y a plus qu’un seul bateau, la planète, et un seul équipage, l’humanité. Notre pays représente moins de 1% des habitants de cette terre. Comment imaginer que nous pourrons nous en sortir tout seul ? Seuls contre tous. C’est tous ensemble que nous pourrons nous en sortir ou tous ensemble que nous sombrerons corps et biens.

L’urgence n’est pas de se retirer sous sa tente, mais de quitter nos égoïsmes, de travailler à des solutions communes, au niveau européen, dans un premier temps, et progressivement, au niveau mondial.

Ce que nous avons à affronter, mesdames et messieurs les frontistes, ce n’est pas une pitoyable sortie de l’euro, mais une courageuse rentrée dans l’avenir. « Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre ! », disait déjà Paul Valéry, à l’orée du précédent siècle.


Claude-Jean Desvignes
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