Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Jean-Claude Casadesus : " Etre digne des gens que vous prétendez diriger "

Artiste né dans une famille d’artistes-musiciens, de comédiens, Jean-Claude Casadesus dirige, depuis sa création, l’Orchestre National de Lille qu’il a fondé en 1976, à 41 ans, et mené dans 32 pays sur 4 continents. Chef d’orchestre de réputation internationale, il s’est engagé à sortir la musique des salles de concert pour aller au-devant des publics. Sa devise ? « Servir, oser, transmettre, obtenir ». Il met en avant ici les qualités nécessaires pour « conduire » – terme qu’il préfère à « diriger » – un grand orchestre et souligne le rôle essentiel de la musique (« elle offre une possibilité de descente en soi, de méditation ») et, plus globalement, de l’art dans la société.

Jeune Dirigeant : Comment devient-on un artiste ?

Jean-Claude Casadesus :Être artiste, cela ne se décrète pas. C’est le fruit d’un incontestable appel intérieur. C’est un sacerdoce. Encore faut-il être doué, le don étant l’étalon-or de tout geste artistique, mais qui serait dérisoire sans un travail acharné. Quant au débat entre l’inné et l’acquis, difficile de trancher. L’oreille musicale, l’aptitude à la peinture – la créativité en un mot – ne sont pas des dispositions distribuées également à la naissance. Peut-on dire que le talent est inscrit dans l’ADN ? Je l’ignore.


J. D. : Quelle démarche implique la condition d’artiste ?

J-C. C. :Être artiste c’est avoir un puissant ressenti de ce que l’on entreprend. Être capable de transcender l’artisanat en art. Ce cheminement nécessite une discipline pour le coup très exigeante, une rigueur incontournable qui impose un travail en profondeur, mais qui devient volupté pour l’accomplissement du désir, pour la réalisation de l’objectif artistique. Un artiste, d’ailleurs un homme en général, qui cesse de douter cesse de progresser. Rien n’existe sans ce que j’appellerais une « insatisfaction positive ». L’exigence c’est une contrainte, mais qui doit déboucher sur une vision de ce que l’on veut réaliser et s’efforcer de dégager, sur une totale liberté de pensée. Il n’y a jamais trop de rigueur. C’est la discipline, mais elle doit être transcendée par une liberté sans laquelle il n’y a pas de grande interprétation.


J. D. : Diriez-vous que vous êtes meilleur chef d’orchestre aujourd’hui après quarante années de métier ?

J-C. C. :Ce n’est pas à moi de le dire (rires)… Mais le fait est que je parviens aujourd’hui à un commencement de sérénité, à une perception plus aiguë de l’essentiel due, sans doute, au passage des ans et à quelques cicatrices. En simplifiant, nous autres chefs d’orchestre effectuons les mêmes gestes ; à quelques variantes près, nos techniques de base sont assez similaires. Très jeune, avec une bonne formation, on peut « assurer », faire le métier, mais il risque de manquer cet humus, cet irrationnel impalpable, ce qu’il y a entre les notes. Il vous faut sublimer la trivialité relative de cette gestuelle en une poésie qui vous appartient en propre. Cela prend des années. J’ai passé une grande partie de mon existence à m’interroger, à étudier, à réfléchir pour aboutir aux figures, aux signes des doigts, des bras, des yeux que je crois justes, et surtout nécessaires, dans la transmission de ma conception artistique aux membres de l’orchestre.


J. D. : Comment justement transmettre sa pensée à un groupe d’une centaine d’interprètes ?

J-C. C. :Je vais prendre un exemple. Il y a beaucoup de points communs entre le chef d’orchestre et le joueur de tennis, tout d’abord dans l’exigence et l’anticipation. Le joueur de tennis sait où il va envoyer sa balle, en la regardant, en pensant à son placement, son anticipation, à son toucher de raquette. Il devient la balle. Le chef d’orchestre lui doit penser à se mettre à la place du hautbois, du violon, de la contrebasse, des timbales… et penser la note avant que le musicien ne la joue. Si vous l’entendez avant qu’il ne la joue, c’est-à-dire en anticipant, le geste que vous allez lui indiquer ou le regard que vous allez lui porter correspondra au son, au rythme, à la couleur de la note que vous voulez obtenir. Si en tant que chef, vous vous contentez de battre la mesure, ce qui n’est déjà pas forcément commode, sans penser à ce qu’il y a à l’intérieur de votre battue, alors le son risque d’être plat, l’interprétation ennuyeuse, l’expression morne et, par voie de conséquence, l’émotion absente.


J. D. : Sans parler de la difficulté à atteindre un esprit de groupe…

J-C. C. :C’est un miracle de faire jouer cent musiciens ensemble. Il vient de la pensée du chef d’orchestre qui indique le chemin à suivre, qui doit déterminer et transmettre la logique du texte musical et créer la confiance dont les musiciens ont besoin. C’est un phénomène d’osmose très complexe. Un vieux maître me disait :« avec 70 % de talent et 30 % de psychologie, tu te casseras la figure. Il vaut mieux 60 % de psychologie et 40 % de talent ».Vous devez vous faire accepter par les musiciens, et votre seule légitimité, c’est la compétence. Et naturellement faire preuve de courtoisie, d’éducation, ne pas se comporter en dictateur, en démiurge, comme pouvaient être certains chefs avant la création des syndicats de musiciens en 1927. En un mot, vous devez vous faire pardonner les galons que vous portez et être digne des gens que vous prétendez diriger.


J. D. : Vous avez toujours voulu mettre la musique à la portée de tous, dans les usines, les prisons… La musique classique serait-elle devenue populaire aujourd’hui ?

J-C. C. :Je ne connais rien de pire que l’intellectualisation pour aborder les œuvres d’art et la musique en fait partie. Seul le cœur y parvient. Nous devons porter la musique partout où elle peut aller, c’est une mission de service public. Le partage de la musique dans notre société menacée – et menaçante sous bien des aspects –, est on ne peut plus essentiel à sa pérennité. Préservons la dimension humaine dans notre monde déchiré, privilégions la sensibilité face à la robotique, préférons l’émotion à son emboîtage consumériste et frelaté. Je reste persuadé que l’art conditionnera, d’une manière ou d’une autre, la survie de l’humanité. En cela nos métiers d’artistes obéissent et répondent à une nécessité. Et soyons utopistes avec Dostoïevski en pensant que la beauté peut sauver le monde !


Jean-Claude Casadesus, La partition d’une vie, Entretiens avec Frédéric Gaussin, Éditions Ecriture, 2012.


La rédaction
Le 16-09-2014
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