Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pierre Lescure : " Un goût immodéré pour animer des équipes "

L’entreprise, il connaît. La culture aussi, et le mix des deux encore davantage ! Depuis son bureau perché au-dessus des loges du Théâtre Marigny, Pierre Lescure a accepté de se livrer en toute simplicité sur son parcours de journaliste devenu entrepreneur et dirigeant de grandes, petites et moyennes entreprises. Un parcours de vie joyeux, rock’n’roll, iconoclaste, bercé dans une culture militante, littéraire, musicale, à la fois citoyenne et décalée.

Jeune Dirigeant : Quelle est votre conception du métier de dirigeant ? Et quand avez-vous décidé de passer de journaliste à entrepreneur ?

Pierre Lescure : Je ne suis jamais devenu – et ça m‘a coûté – totalement gestionnaire. J’ai donc toujours essayé de bien m’entourer. J’espère ne pas m’être trop souvent trompé de casting. Il faut savoir s’entourer de gens plus compétents que vous. Sinon vous êtes sûr de stagner. En revanche, le chemin est assez naturel entre journaliste et entrepreneur : le bagage journalistique repose sur les faits recoupés et leur analyse. Vous pouvez alors raconter une histoire, que ce soit une brève ou une « cover » de quatre pages. En entreprise, c’est la même chose : quand on a une histoire à raconter et qu’on en est convaincu, qu’on y trouve des perspectives, on peut la raconter à son équipe dirigeante, à ses salariés, à ses actionnaires, au marché et donc au client. Durant toute la période de développement de Canal – entre 1988 et 2000 – à chaque fois que j’allais voir mes actionnaires principaux, mon patron André Rousselet (de 1984 à 1994), l’équipe autour de moi ou le marché, j’avais l’histoire ! Mon expérience journalistique m’a donc diablement servi.


JD : Selon vous, l’entreprise doit être tournée vers son environnement…

PL : Oui. Elle ne peut pas se fermer et refuser d’évoluer. Une anecdote : quand Canal en 1992 est devenu un quasi-monopole dans les chaînes à péage, on a annoncé qu’on allait lancer Canal satellite. On nous a dit qu’on était fou et qu’on allait se cannibaliser. Là aussi il a fallu « raconter l’histoire » : nos clients, demain, voudront de la diversité. À l’époque, TF1 avait pour stratégie d’empêcher la TNT d’arriver. Ce n’était pas une histoire racontable. Cela me rappelle cet entrepreneur Louis Roncin, le roi du minitel rose (il avait créé 3615 Ulla) qui en 1993-94 voulait empêcher l’arrivée d’internet. Absurde !


JD : Devez-vous cet enthousiasme intact à un héritage culturel familial ? Et comment conserver son idéal quand l’expérience apporte ses lots de coups, d’erreurs, de défaites ?

PL : Le bon et le moins bon on le doit à ses parents… mais après on en est responsable. J’espère ne pas avoir gâché ce que les miens m’ont apporté : ils étaient exubérants, gourmands, de classe moyenne, mais très éclairés. Mon père était militant, communiste réformateur. Ma grand-mère, directrice d’école, était folle de Trénet et de Gérard Philippe. Il y avait de la musique tout le temps, tous écoutaient des trucs différents. Ma mère écoutait du classique, mon oncle plutôt du jazz… ils ont toujours été gais dans la vie. Ils n’étaient pas babas – trop âgés, trop citoyens –, mais engagés. Mon grand-père a créé les éditions de Minuit avec Vercors pendant la guerre.


JD : Dans vos années de formation, quelle période vous a le plus forgé ?

PL : Les cinq ou six années de préadolescence et début d’adolescence passées aux Éclaireurs de France m’ont beaucoup ouvert. Sur beaucoup de projets, j’étais souvent numéro 1 ou numéro 2 et cela m’a donné un goût immodéré pour animer les équipes, et faire en sorte qu’ils donnent 101 % avec le sourire. Dans ces cas-là, vous êtes invincible. Les plus belles histoires de pages blanches qui deviennent des histoires entrepreneuriales sont des histoires où il y a du plaisir !


JD : Pourquoi insistez-vous tant sur cette notion de gaîté, de plaisir ?

PL : S’il y a un sourire, il y a un élan, donc du désir, et par là même, le désir de s’en sortir… et de régler le problème ! Pour avoir beaucoup travaillé avec d’autres cultures, les Nordiques, les Italiens, les Espagnols, les Polonais, les Anglais et encore plus les Américains, j’ai constaté qu’il n’y a que nous pour être à ce point râleur et scrogneugneu. Nous avons une inclination à être très préoccupés.


JD : Votre vision et ce sens du collectif ont dû être difficiles à défendre avec votre actionnaire Vivendi et son président de l’époque. C’était le choc de deux visions, la vôtre et une autre, purement financière ?

PL : Passer de journaliste à entrepreneur n’est pas simple. Mais passer de banquier d’affaires [NDLR comme Jean-Marie Messier] à entrepreneur est très compliqué ! Jean-Marie Messier est un des hommes les plus intelligents que j’ai rencontré. C’est pour cela que j’ai pensé un moment qu’on irait mille fois plus loin avec lui. L’erreur a été de s’installer plus tôt que prévu à New York. Toute la suite des événements vient de ce déséquilibre : le dirigeant n’entend plus ceux avec qui il a bâti l’aventure, il ne les voit que par vidéoconférence ou entre deux avions…


La rédaction
Le 24-09-2014
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