Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Des cannibales

Pour Montaigne (1533 – 1592), les peuples qui viennent d’être découverts par les Européens de l’autre côté du monde ne sont pas des sauvages. Le barbare n’est pas celui que l’on croit. Dans un texte étonnamment moderne, le philosophe dénonce le sentiment de supériorité de ceux qui s’estiment plus civilisés.

" Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage. Comme de vrai nous n'avons autre mire de la vérité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits, que nature de soi et de son progrès ordinaire a produits : là où à la vérité ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice, et détournés de l'ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. […] Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir reçu fort peu de façon de l'esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres. Mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelquefois déplaisir, de quoi la connaissance n'en soit venue plutôt, du temps qu'il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous. Il me déplaît que Lycurgue et Platon ne l'aient eue : car il me semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations-là, surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l'âge doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d'hommes : mais encore la conception et le désir même de la philosophie. Ils n'ont pu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience : ni n'ont pu croire que notre société se pût maintenir avec si peu d'artifice, et de soudure humaine. […] Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir : elle n'a autre fondement parmi eux, que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres : car ils jouissent encore de cette uberté (1) naturelle, qui les fournit sans travail et sans peine, de toutes choses nécessaires, en telle abondance, qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu'autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent : tout ce qui est au-delà, est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent généralement ceux de même âge frères : enfants, ceux qui sont au-dessous ; et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun, cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre, que celui tout pur, que nature donne à ses créatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquêt du victorieux, c'est la gloire, et l'avantage d'être demeuré maître en valeur et en vertu : car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leurs pays, où ils n'ont faute d'aucune chose nécessaire ; ni faute encore de cette grande partie, de savoir heureusement jouir de leur condition, et s'en contenter. Autant en font ceux-ci à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et reconnaissance d'être vaincus. Mais il ne s'en trouve pas un en tout un siècle, qui n'aime mieux la mort, que de relâcher, ni par contenance, ni de parole, un seul point d'une grandeur de courage invincible. Il ne s'en voit aucun, qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. […] "


  1. (1) Synonyme de fertilité, de fécondité



Les Essais, I, 31


Michel de Montaigne
Le 25-08-2016
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