Novembre 2018

Injonctions contradictoires


En tant que consommateurs, nous devons, en ces temps difficiles, soutenir la consommation, de produits français de préférence, pour sauver notre industrie, mais éviter quand même de sombrer dans un consumérisme effréné qui détruit la planète à petit feu. Ainsi nous recommande-t-on d’acheter plus de voitures, de grosses cylindrées, chez nos constructeurs nationaux, car ce sont elles qui dégagent le plus de marges. En même temps, bien sûr, il nous est interdit de rouler à plus de 130 km/h (et sans doute bientôt moins) dans ces véhicules qui peuvent dépasser le 200, pour des raisons de sécurité, de pollution et de consommation d’essence (puisque celle-ci pèse sur les importations et que les ressources s’épuisent). Quant à être certains que toutes ces belles automobiles sont entièrement fabriquées chez nous, toutes les enquêtes montrent qu’il n’y a plus quasiment aucun produit 100 % made in France.

De toute manière, il vaut mieux laisser notre Peugeot ou notre Renault au garage, c’est bien pus écologique, et utiliser les transports en commun. Certes, ceux-ci sont saturés, de plus en plus chers, de plus en plus souvent en retard et desservent de moins en moins les petites communes (rentabilité oblige). Mais comme les routes, aux abords des grandes villes, sont également saturées, les autoroutes de plus en plus chères[1] et les départementales de moins en moins bien entretenues, il ne nous reste qu’à choisir entre la peste et le choléra. Pourvu que nous continuions bravement d’acheter et de renouveler régulièrement des voitures coûteuses et sophistiquées dont nous nous servirons le moins possible.

Travailler plus pour gagner moins

En tant que salariés, l’idéal serait que nous acceptions de travailler plus pour gagner moins. Travailler plus, pour augmenter la productivité hexagonale et gagner moins, pour améliorer la compétitivité des entreprises. Certains verraient d’un bon œil, par exemple, que le Smic baisse, voire disparaisse, avec, en ligne de mire, les salaires chinois, si attrayants… Formidable !, même si cela rend un peu problématique l’acquisition de grosses cylindrées françaises pour tous ceux qui toucheront moins de 1 000 euros par mois. Acheter plus avec un moindre pouvoir d’achat, voilà une équation paradoxale que nous devrions être capables de résoudre. Impossible n’est pas Français. Dans le même esprit, on nous demande aussi de payer plus de charges, de prendre des mutuelles complémentaires, pour être moins remboursés de nos dépenses de santé et envisager une sérieuse diminution de nos retraites.

La retraite, justement. Tout le monde comprend bien qu’il faut en retarder l’échéance légale, puisque nous vivons plus longtemps. 65 ? 67 ans ? 70 serait parfait. Le petit problème, c’est que pour les entreprises (celles dont les représentants demandent ce recul de l’âge de la retraite), on est vieux et quasiment plus bon à rien à partir de 55 ans. Quand on est considéré à la fois comme inapte au travail et inapte à la retraite, on fait quoi, on fait comment ?

Investir plus et vendre moins cher

Chefs d’entreprise, nous ne sommes guère mieux lotis. On nous enjoint, nous aussi, d’être plus compétitifs tout en nous sommant de créer de l’emploi. Rappelons cette règle économique de base que d’aucuns semblent avoir oublié : être plus compétitif, c’est accroître la productivité, autrement dit, en termes concrets, fabriquer plus avec moins de gens. (C’est également, on vient de le voir, baisser les salaires et réduire les charges, ce qui n’est pas non plus sans conséquences néfastes).

Sauf en période de forte de croissance, les gains de productivité se font donc au détriment de l’emploi. Cela est encore plus vrai aujourd’hui où l’amélioration de la production repose essentiellement sur l’informatisation et l’automatisation.

Il serait bon, encore, que nous investissions beaucoup plus dans l’innovation (autre facteur de compétitivité) tout en baissant le prix de vente de nos produits pour préserver le pouvoir d’achat des consommateurs lesquels sont aussi des salariés qui mériteraient d’être mieux payés. Notre challenge, à nous, c’est finalement de dépenser plus pour gagner moins, d’augmenter notre offre pour nourrir une demande qui n’a plus faim ou n’a plus de quoi se payer à manger.

Faire plus et moins d’enfants

Citoyens, enfin, nous sommes tout autant pris entre le marteau et l’enclume. Nous devons consommer plus pour relancer la croissance mais accepter l’austérité. Combler les déficits et rembourser la dette publique à grands coups d’impôts et de taxes en tout genre, soutenir, toujours, la demande intérieure par nos achats et épargner sur nos livrets rémunérés à 1 % pour financer le logement social. Voter pour le programme de candidats dont les promesses ne valent que pour ceux qui y croient et continuer d’avoir foi en la démocratie. Défendre les intérêts français et nous engager à fond pour la construction européenne. Faire des enfants pour préserver l’avenir économique (ce sont eux qui paieront nos retraites) et ne plus en faire pour préserver l’avenir écologique (nous sommes trop nombreux)…

Voilà ce qui nous est proposé quotidiennement si l’on écoute les discours des responsables politiques et économiques relayés par les médias. Nous sommes en permanence soumis, dans tous nos rôles sociaux, à des injonctions contradictoires selon un processus que l’on nomme, en psychologie, « double contrainte », qui oblige à répondre en même temps à deux contraintes qui s’opposent et rendent la situation insoluble. « Désobéissez-moi ! » en est un exemple : comment obéir à un ordre de désobéissance ?

Pour échapper à la schizophrénie vers laquelle conduisent ces injonctions paradoxales, nous n’avons guère d’autre issue que d’en rire, de prendre nos distances et de vaquer à nos occupations. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui et qui aboutit à la perte de crédibilité de la quasi-totalité des acteurs politiques, économiques, médiatiques ou syndicaux. Puisque, quoi que nous fassions, pour eux, nous serons toujours de mauvais consommateurs, de tristes salariés, d’épouvantables chefs d’entreprise et d’irresponsables citoyens, il nous est devenu impossible de les entendre et de nous conformer à leurs demandes. Nous n’avons pas d’autres solutions, pour survivre, que de les ignorer ou même de les rejeter.

Désormais, un abîme sépare la plupart d’entre nous des prétendus « décideurs » devenus incapables de faire appliquer leurs folles décisions. Le drame, c’est qu’ils ne semblent pas s’en apercevoir.



[1] Les sociétés d’autoroute, récemment privatisées, ont trouvé la martingale : plus le trafic baisse, plus elles augmentent leur tarif, ce qui leur permet de rémunérer leurs actionnaires à un taux de 24 % !

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz