Juillet 2018


De la réussite et de la folie d’entreprendre

Christophe Colomb et la carte du « Nouveau Monde »
L’entreprise des Indes est le titre d’un ouvrage d’Erik Orsenna, qui traite de l’expédition de Christophe Colomb, vue et vécue par son frère Bartolomé. Roman qui nous donne à voir l’aventure de la découverte des Amériques comme une merveilleuse métaphore de l’entreprise ; l’entreprise dans sa face lumineuse, avec le courage, la foi et l’audace ; l’entreprise dans sa face sombre, avec l’inhumanité qu’engendre la cupidité et la cruauté des vainqueurs imbus de réussite.

Christophe Colomb « entreprend » de rejoindre l’Asie par l’ouest. Les mathématiciens de la cour du Portugal rejettent son projet – ce sera l’Espagne qui financera le voyage du génois – au prétexte qu’il est irréalisable. Le pire, que nous méconnaissons le plus souvent aujourd’hui, est qu’ils avaient raison. Ils accusent Christophe Colomb d’avoir menti deux fois : en sous-estimant la taille de la terre ; en surestimant la taille du continent asiatique. De sorte que le voyage apparaît dans les documents de Colomb réalisable, c’est-à-dire beaucoup plus court que dans la réalité, alors qu’il n’en est rien. Compte tenu de la taille des bateaux et de leur capacité à voyager, il est clair que, s’il n’y avait eu un continent américain, les trois caravelles se seraient égarées quelque part dans le Pacifique, sans jamais atteindre « Cipango » – le nom médiéval du Japon – autrement qu’en transportant des cadavres morts de faim. Signalons au passage, que malgré de récurrentes affirmations sur le sujet, y compris dans l’école de la République, le Moyen-Âge ne croyait plus depuis longtemps que la terre était plate et que cette croyance ne fut donc en aucun cas un obstacle au projet, lequel fut, au contraire, une connaissance très précise de la géographie terrestre.

Voici déjà réunis quelques ingrédients de ces histoires d’entreprise qui nous font vibrer : ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait et des banquiers terre-à-terre !

Winston Churchill lui-même a fait un bon mot sur l’équipée, pour mieux moquer ses adversaires politiques, sans qu’on sache s’il rentre ici un peu de la vieille rivalité entre l’Espagne et la Grande-Bretagne : « Christophe Colomb fut le premier socialiste : il ne savait pas où il allait, il ignorait où il se trouvait… et il faisait tout ça aux frais des contribuables. »

Christophe Colomb, persuadé d’accomplir une mission divine, va se lancer dans une quête impossible qu’il réussira magnifiquement, sans jamais se douter qu’il a découvert autre chose que ce qu’il cherchait. Combien fallait-il de courage et de foi dans l’au-delà des horizons, contre l’avis d’hommes de sciences, et même s’il se trouvait d’autres géographes pour approuver le projet ! Combien d’énergie pour convaincre les grands de ce monde, et embarquer après 8 années de persévérance !

Le voyage de Colomb n’est pas seulement un incroyable exemple d’une réussite improbable, c’est aussi un tableau des passions humaines, un tableau peu ragoûtant de ce qu’elles peuvent produire, un tableau d’une noire réussite.

Le voyage eut, après l’approbation par l’Espagne, pour obstacle la « gourmandise » de Colomb qui voulait être vice-roi de toutes les terres découvertes. L’accord qui finira par être passé, à cause des retombées potentielles qui ne sont pas sans rappeler les effets de levier réclamés par certains investisseurs, ne sera d’ailleurs jamais appliqué complètement ; Colomb touchera, malgré tout, d’importants revenus.

Enfin, et surtout, pour de pures raisons économiques, les « indiens » découverts furent bientôt mis en esclavage et le voyage vers les Amériques allait ouvrir un immense génocide, avec des actes de cruauté qui, si les témoignages du dominicain Las Casas, défenseur des indigènes sont exacts, font passer ce que nous appelons de la barbarie aujourd’hui, pour une doucereuse clémence… Nous sommes, nous disent les livres d’histoire, à la fin de la période d’obscurantisme du Moyen-Âge et au début de la lumineuse Renaissance et, le jour même du départ de Christophe Colomb, le 3 août 1492, sur le vieux continent, épicentre de la civilisation, le roi et la reine d’Espagne signent l’édit d’expulsion des juifs.


Laurent Quivogne
Le 9-10-2014
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