Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


De la liberté de penser

Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) est un philosophe majeur. Un des piliers, avec Kant et Hegel, de l’idéalisme allemand. Fasciné par la révolution française, il publie en 1793 Considérations destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française. Et ce en pleine terreur. Pour lui, la Terreur s’explique par l’oppression exercée trop longtemps par le pouvoir sur la liberté de penser. Plutôt que de tomber un jour dans le tourbillon révolutionnaire, mieux vaut pour les princes encourager la liberté de penser et s’engager résolument sur la voie des Lumières.

« Et surtout, vous tous qui vous en sentez la force, déclarez la guerre à ce premier préjugé d’où dérivent tous nos maux, à ce fléau qui cause toute notre misère, à cette maxime enfin que la destination du prince est de veiller à notre bonheur. Poursuivez-la, à travers tout le système de notre savoir, dans tous les recoins où elle se cache, jusqu’à ce qu’elle ait disparu de la terre et qu’elle soit retournée dans l’enfer, d’où elle est sortie. Nous ne savons pas ce qui peut assurer notre bonheur : si le prince le sait, et s’il est là pour nous y conduire, nous devons suivre notre guide les yeux fermés. Aussi fait-il de nous ce qu’il veut ; et, quand nous l’interrogeons, il nous donne sur sa parole que ce qu’il fait est nécessaire à notre bonheur. Il passe une corde au cou de l’humanité et s’écrie : « Allons, tais-toi, tout cela est pour ton bien.[…]

Non, prince, tu n’es pas notre dieu. De lui nous attendons le bonheur ; de toi, la protection de nos droits. Tu ne dois pas être bon envers nous ; tu dois être juste. […]

Vous distribuez des fonctions et des dignités publiques, vous répandez des trésors et des marques d’honneur, vous secourez l’indigent et vous donnez du pain au pauvre ; mais c’est un grossier mensonge de vous dire que ce sont là des bienfaits. La fonction que vous donnez n’est pas un présent que vous faites : c’est une partie de votre fardeau que vous chargez sur les épaules de votre concitoyen, quand vous la confiez au plus digne ; c’est un vol que vous faites à la société et au plus digne, quand vous le donnez à celui qui l’est moins. Les marques d’honneur que vous distribuez, ce n’est pas vous qui les distribuez : elles étaient déjà décernées à chacun par sa propre vertu, et vous n’êtes que les sublimes interprètes de cette vertu auprès de la société. L’argent que vous distribuez ne fut jamais le vôtre : c’est un bien qui vous a été confié, un bien que la société a déposé entre vos mains pour venir en aide à tous les besoins, c’est-à-dire aux besoins de chaque individu. La société le distribue par vos mains. Celui qui a faim et à qui vous donnez du pain en aurait si l’union sociale ne l’avait pas forcé à le donner ; la société lui rend, par votre intermédiaire, ce qui lui appartenait. Quand vous faisiez tout cela avec une sagesse toujours clairvoyante, avec une conscience toujours incorruptible, que vous ne vous trompiez jamais, que vous ne vous égariez jamais, vous ne faisiez que votre devoir. […]

Et surtout, apprenez enfin à connaître vos véritables ennemis, ceux qui seuls se rendent coupables envers vous de lèse-majesté, ceux qui seuls portent atteinte à vos droits sacrés et à votre personne. Ce sont ceux qui vous conseillent de laisser vos peuples dans l’aveuglement et l’ignorance, de répandre parmi eux de nouvelles erreurs, d’entretenir soigneusement les anciennes, d’empêcher et de défendre la libre recherche en tout genre. Ils tiennent vos royaumes pour des royaumes de ténèbres, qui ne peuvent absolument subsister à la lumière. Ils croient que vos droits ne peuvent s’exercer que dans les ombres de la nuit, et que vous ne sauriez gouverner que des aveugles et des sourds. Celui qui conseille à un prince d’empêcher, dans son peuple, le progrès des lumières, lui dit en face : « Tes prétentions sont de telle nature, qu’elles révoltent la raison de tous les hommes : il faut que tu l’étouffes ; tes principes et tes actes ne souffrent pas la lumière : ne permets pas à tes sujets de s’éclairer, si tu ne veux pas qu’ils te maudissent ; tes facultés intellectuelles sont faibles : ne permets pas à ton peuple de s’instruire, si tu ne veux pas qu’il te méprise. Les ténèbres et la nuit, voilà ton élément : il faut que tu cherches à les répandre autour de toi ; le jour te forcerait à fuir.[…]

Il n’y a que ceux qui ont une vraie confiance en vous et une vraie estime pour vous, qui vous conseillent de répandre les lumières autour de vous. Ils tiennent vos droits pour tellement fondés, qu’aucune lumière ne peut leur nuire ; vos desseins pour tellement bons, qu’ils ne peuvent que gagner au grand jour ; votre cœur pour tellement noble, que vous-mêmes vous sauriez voir vos fautes à cette lumière, et que vous souhaiteriez même de les voir afin de les pouvoir corriger. Ils exigent de vous que, comme la Divinité, vous habitiez dans la lumière, afin d’engager tous les hommes à vous honorer et à vous aimer. Écoutez-les seulement, et ils vous distribueront leurs conseils sans demander ni louange ni salaire. »
Johann Gottlieb Fichte
Le 13-12-2014
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