Novembre 2018


La femme indépendante

Théoricienne du féminisme, Simone de Beauvoir s'est battue pour l'égalité homme / femme. "On en naît pas femme : on le devient". Cette phrase aujourd'hui célèbre fait écho au débat actuel autour de la question du genre.

Le code français ne range plus l'obéissance au nombre des devoirs de l’épouse et chaque citoyenne est devenue une électrice; ces libertés civiques demeurent abstraites quand elles ne s'accompagnent pas d'une autonomie économique; la femme entretenue ‑ épouse ou courtisane – n’est pas affranchie du mâle parce qu'elle a dans les mains un bulletin de vote; si les mœurs qui imposent moins de contraintes qu'autrefois, ces licences négatives n’ont pas modifié profondément sa situation; elle reste enfermée dans sa condition de vassale. C'est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle; c'est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète. Dès qu'elle cesse d'être une parasite, le système fondé sur sa dépendance s'écroule; entre elle et l'univers il n'est plus besoin d'un médiateur masculin. La malédiction qui pèse sur la femme vassale, c'est qu'il ne lui est permis de rien faire : alors, elle s’entête dans l'impossible poursuite de l'être à travers le narcissisme, l'amour, la religion; productrice, active, elle reconquiert sa transcendance; dans ses projets elle s’affirme concrètement comme sujet; par rapport avec le but qu'elle poursuit, avec l'argent et les droits qu’elle s’approprie, elle éprouve sa responsabilité. Beaucoup de femmes ont conscience de ces avantages, même parmi celles qui exercent les métiers les plus modestes. J'ai entendu une femme de journée, en train de laver le carreau d'un hall d'hôtel qui déclarait : « Je n'ai jamais rien demandé à personne. Je suis arrivée toute seul. » Elle était aussi fière de se suffire qu'un Rockfeller.

Cependant il ne faudrait pas croire que la simple juxtaposition du droit de vote et d'un métiersoit une parfaite libération : le travail aujourd'hui n'est pas la liberté. C'est seulement dans un monde socialiste que la femme en accédant à l'un s'assurerait l'autre. La majorité des travailleurs sont aujourd'hui des exploités. D'autre part, la structure sociale n'a pas été profondément modifiée par l'évolution de la condition féminine; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu'ils lui ont imprimée. Il ne faut pas perdre de vue ces faits d'où la question du travail féminin tire sa complexité. Une dame importante et bien pensante a fait récemment une enquête auprès des ouvrières des usines Renault : elle affirme que celles‑ci préféreraient rester au foyer plutôt que de travailler à l'usine.

Sans doute, elles n'accèdent à l'indépendance économique qu'au sein d'une classe économiquement opprimée; et d'autre part les tâches accomplies à l'usine ne les dispensent pas des corvées du foyer. Si on leur avait proposé de choisir entre 40 heures de travail hebdomadaire à l'usine ou dans la maison., elles auraient sans doute fourni de tout autres réponses; et peut‑être même accepteraient‑elles allègrement le cumul si en tant qu'ouvrières elles s'intégraient à un monde qui serait leur monde, à l'élaboration duquel elles participeraient avec joie et orgueil. A l'heure qu'il est, sans même parler des paysannes, la majorité des femmes qui travaillent ne s'évadent pas du monde féminin traditionnel; elles ne reçoivent pas de la société, ni de leur mari, l'aide qui leur serait nécessaire pour devenir concrètement les égales des hommes. Seules celles qui ont une foi politique, qui militent dans les syndicats, qui font confiance à l'avenir, peuvent donner un sens éthique aux ingrates fatigues quotidiennes; mais privées de loisirs, héritant d'une tradition de soumission, il est normal que les femmes commencent seulement à développer un sens politique et social. Il est normal que, ne recevant pas en échange de leur travail les bénéfices moraux et sociaux qu'elles seraient en droit d'escompter, elles en subissent sans enthousiasme les contraintes.

On comprend aussi que la midinette, l'employée, la secrétaire ne veuillent pas renoncer aux avantagesd'un appui masculin. J'ai dit déjà que l'existence d'une caste privilégiée à laquelle il luiest permis de s'agréger rien qu'en livrant son corps est pour une jeune femme une tentation presque irrésistible; elle est vouée à la galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que le standard de vie que la société exige d'elle est très haut; si elle se contente de ce qu'elle gagne, elle ne sera qu'une paria : mal logée, mal vêtue, toutes les distractions et l'amour même lui seront refusés. Les gens vertueux lui prêchent l'ascétisme ; en vérité, son régime alimentaire est souvent aussi austère que celui d'une carmélite; seulement, tout le monde ne peut pas prendre Dieu pour amant : il faut qu'elle plaise aux hommes pour réussir sa vie de femme. Elle se fera donc aider : c'est ce qu'escompte cyniquement l'employeur qui lui alloue un salaire de famine. Parfois, cette aide lui permettra d'améliorer sa situation et de conquérir une véritable indépendance; parfois, au contraire, elle abandonnera son métier pour se faire entretenir. Souvent elle cumule; elle se libère de son amant par le travail, elle s'évade de son travail grâce à l'amant; mais aussi elle connaît la double servitude d'un métier et d'une protection masculine. Pour la femme mariée, le salaire ne représente en général qu'un appoint ; pour la « femme qui se fait aider », c'est le secours masculin qui apparaît comme inessentiel; mais ni l'une ni l'autre n’achètent par leur effort personnel une totale indépendance.




Extrait du Deuxième sexe, vol.2 : L’expérience vécue, Gallimard, 1949.
Simone de Beauvoir
Le 3-04-2015
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