Novembre 2018


Vers quel système de santé allons-nous ?

Les entrepreneurs sont concernés, comme personnes, comme acteurs sociaux et contribuables, par le dossier assez décoiffant publié dans le Futuribles de mai/juin 2014 sur l’homme face à la maladie et l’avenir du système de santé.

Logique du et

Le professeur André Khayat, chirurgien à Caen, explique que la relation médecin malade implique une communication réussie, avec « une part émotionnelle forte », mais est jalonnée de « dits et non-dits, pulsions, pudeurs, parfois mensonges », voire de dérives sadomasochistes. Le modèle paternaliste où le médecin était le sachant, décideur face à un patient mineur, a vécu. Internet change la relation et « il est du devoir du médecin de préparer quelques liens vers des sites pertinents dont il aura lui-même vérifié la qualité, pour accompagner et consolider ses propres informations ». Tout cela est perturbé par la judiciarisation de la santé, dénonceJean-Claude Angoulvant, expert en systèmes de protection sociale, dans le second article du dossier. Nous avons constaté que certains médecins français, sous prétexte de ne pas dissimuler un risque, paniquent le patient en lui décrivant des risques non quantifiés, ce qui n’a scientifiquement aucun sens.André Khayat note que la notion de probabilité statistique échappe à la majorité des patients, « et bien souvent aux médecins eux-mêmes ».

Nous pensons que ceci met en évidence deux carences graves.

  • L’une concerne toute la société, on n’enseigne pas bien la notion de risque et presque tout le monde réagit dans sa vie privée ou professionnelle de façon binaire : « est-ce dangereux ou pas ? »

  • L’autre est spécifique au corps médical. On devrait le former à comprendre que la communication avec le patient n’est pas que technique et implique la prise en compte des conséquences psychologiques de chaque parole et chaque geste. Les bévues quotidiennes dans ce champ sont sources de souffrances et donc, finalement, de coûts pour la société.

    Pour André Khayat, le système de santé a besoin d’une innovation de rupture car il dérive, tel un Titanic, « vers son iceberg, qu’est son financement. » On cherche le ou les coupables, « mais jamais la question fondamentale de son organisation n’est mise en doute ni les décideurs remis en cause ». Il cite par exemple la révolution numérique, avec notamment des systèmes de diagnostic de plus en plus performants. Une expérience faite en ce sens en Lombardie serait impressionnante[1]. Le professeur pense que cette évolution va éloigner physiquement le médecin du client et dépersonnaliser la relation. Il remarque que la notion floue de « conseiller de santé » pourrait évoluer vers la désignation d’un praticien interlocuteur privilégié. Là encore, comme en matière de commerce, ne raisonnons pas de façon binaire (contact en face à face ou en ligne), la logique d’Internet est celle du et: le médecin peut exploiter le lien Internet entre deux consultations classiques pour personnaliser ses prescriptions en fonction des réactions spécifiques du patient.


  • Bureaucratie et hiérarchie verticale

    Pour Jean-Claude Angoulvant, l’émergence « du principe d’autonomie du patient »[2] et « l’éclatement de la médecine en spécialités pointues entre lesquelles le patient s’égare et qui parfois se contredisent » appellent « une approche collective du patient, avec la formalisation du groupe thérapeutique en charge du patient » apparaît inévitable. Encore faut-il une réelle collaboration au sein du groupe. Jean-Claude Angoulvant aussi annonce une rupture face à la montée continuelle des coûts. « Les gouvernements successifs s’emploient depuis plus de vingt ans, avec autant de constance que d’inefficacité, à maîtriser la machinerie sanitaire ». Le système est « durablement embourbé par le couple fatal formé par une gouvernance bureaucratique centralisée et des résistances corporatistes ». Il faut transformer le parcours de soins en parcours de santé mais la situation des hôpitaux est devenue encore plus alarmante depuis la loi de 2009 qui a renforcé « une gouvernance centralisée et bureaucratique » avec « la méthode hiérarchique verticale » totalement inadaptée à gérer la complexité de 150 spécialités médicales et 180 métiers hospitaliers. L’article contient des indications précieuses sur les obstacles à contourner et sur les voies d’avenir, avec un avertissement clair : « toutes les tentatives non systémiques de prise de contrôle pratiquées depuis des années ne font que reculer l’échéance. »


  • Blocage par la bureaucratie

    Encore faudrait-il que nos décideurs formatés à réfléchir de façon binaire et à agir en silo, en collaborant le moins possible avec les autres, soient touchés par la grâce de la pensée complexe et de la conscience que collaborer est devenu une ardente obligation pour s’en tirer.

    Ce dossier appelle quelques remarques. On sous-estime les économies possibles[3]. Tous les acteurs de la santé pourraient travailler mieux en exploitant des méthodes éprouvées comme l’Analyse de la valeur ou le Lean management. C’est ainsi que le centre anti cancer de Nancy a pu réduire de 3 semaines à 3 jours le temps d’attente des clientes grâce à un adhérent du CJD expert en Lean qui a fait dialoguer les différents métiers concernés. Ces méthodes sont bloquées par la bureaucratie. Jusqu’à quand va-t-on le tolérer ?

  • C’est la question que pose un manifeste[4] déjà signé par 600 experts et entrepreneurs, dont beaucoup d’adhérents du CJD. D’autre part l’augmentation du coût des médicaments n’est pas inévitable. On doit innover dans les pratiques de recherche pharmaceutique[5] et construire des partenariats nouveaux entre recherche publique et entreprises moyennes donnant des garanties éthiques, comme nous l’avons écrit avec le regretté professeur Daniel Thomas[6].

    Enfin on relira utilement Luc Montanier et Frédéric Bizard[7] réclamant une « médecine "4P", préventive, prédictive, personnalisée, participative ».


  • André Khayat, L’homme face à la maladie. Une réflexion autour de la relation patient-médecin, pp5-22. Jean-Claude Angoulvant. Pour l’instauration d’un vrai système de santé, pp 23-48. Futuribles n° 400. Mai-juin 2014.



[1] http://esante.gouv.fr/actus/services/region-lombardie-le-systeme-informatique-de-sante-et-de-services-sociaux-siss

[2] Cela rejoint une tendance générale renforcée par Internet : chacun veut de plus en plus demeurer un citoyen et exercer son libre-arbitre, qu’il se trouve en posture d’acheteur, d’administré, de malade…

[3] http://fr.slideshare.net/Portnoff/quelle-sant-demain

[4] http://chn.ge/1jHeYnH

[5] Patrick Couvreur, Mieux innover en pharmacie, Futuribles n° 394, mai 2013.

[6] Télécharger gratuitement :Repenser les biotechnologies / Rethinking the Biotechnologies », 2007. Daniel Thomas et André-Yves Portnoff, http://www.futuribles.com/en/viewer/pdf/1768/

[7] http://montagnier.org/medecine-curative-predictive


André-Yves Portnoff
Le 2-11-2014
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz