Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Solides parce que solidaires

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Pourquoi l’économie et l’entreprise sont-elles encore régies, trop souvent, par la loi de la jungle ? Pourquoi, dans ce milieu, les luttes de pouvoir, la concurrence acharnée, l’écrasement du voisin nous semblent-ils « naturels », si ce n’est normaux ? Pourquoi pensons-nous la vie économique dans le cadre d’un darwinisme mal compris qui valorise la survie des plus forts, alors que le naturaliste n’a jamais parlé que de la survie des plus aptes, fussent-ils faibles ?

Il est au fond paradoxal d’avoir aujourd’hui à défendre l’idée d’une entreprise « solidaire », comme si la solidarité n’était pas, justement, dans la nature de l’entreprise. Pourquoi l’humanité l’a-t-elle inventé, si ce n’est pour parvenir à plusieurs à atteindre un objectif commun ? Les premières entreprises sont, sans doute, celles de ces hordes de chasseurs préhistoriques qui se réunissent pour traquer le mammouth ou le bison. Ils ont saisi, instinctivement, le pouvoir d’action qu’offre la solidarité. On imagine qu’une fois le gibier abattu, ils se le partageaient équitablement, car la pérennité du clan dépendait aussi de la bonne santé de chacun.

Basculement

La solidarité rend plus solide face au danger, à l’imprévu, à l’inconnu, et ces deux mots – solide et solidaire - n’ont pas par hasard la même étymologie. On se demande pourquoi l’entreprise a progressivement perdu ce qui faisait partie de ses gènes, ce qui était sa motivation initiale et constituait sa légitimité. Autrefois, il s’agissait de faire ensemble ce qu’on n’était pas en mesure de faire tout seul pour le mieux-être de tous. Aujourd’hui, on a de plus en plus le sentiment qu’il s’agit de tirer tout seul un maximum de profit du travail des autres.

Entendons-nous bien, l’égoïsme et la cupidité personnelle ont certainement toujours existé, même chez les chasseurs ancestraux. Certains devaient chercher à avoir une part plus grosse que les autres. Mais l’entreprise, dans les civilisations majoritairement agricoles, restait pensée comme une action collective où chacun était perçu et se percevait comme une personne nécessaire au fonctionnement de l’ensemble. Même si la redistribution était inégale, chacun avait sa place et son utilité au sein du groupe. Il se maintenait une solidarité de fait : on partageait des rites et des rythmes, on faisait partie de la même communauté.

Le basculement a vraisemblablement commencé avec l’avènement de l’ère industrielle et s’est accéléré avec le taylorisme. La parcellisation et la mécanisation des tâches ont rendu les individus interchangeables. On n’avait plus besoin d’hommes, mais de bras anonymes répétant les mêmes gestes à l’infini, sans avoir à se soucier de ce que faisaient les autres. Les travailleurs n’étaient plus reliés par une chaîne qu’il ne fallait pas arrêter. Le besoin de solidarité s’est alors incarné dans les grands mouvements ouvriers.

Équations

Mais, battue en brèche, l’organisation scientifique du travail n’avait pas dit son dernier mot. Elle s’est insidieusement poursuivie avec l’informatisation de la société. Même si le cerveau est désormais plus sollicité que les bras, chaque individu est devant son ordinateur, concentré sur sa tâche, sans lien visible avec les autres, sans avoir la possibilité de ressentir qu’il est aussi dépendant du travail des autres. On évalue sa performance individuelle, avec des indicateurs essentiellement quantitatifs, pour stimuler la compétition interne. L’entreprise n’est plus pensée comme une association de personnes qui s’entraident pour réaliser un projet commun ou proposé par l’un d’entre eux, mais comme une grande machine à calculer, un système mathématique propre à générer du cash. La seule solidarité est celle des équations.

Caricature ? On ne fait ici que décrire, par exemple, les pratiques de la banque Goldman Sachs, récemment révélées. Un de ses mathématiciens, de la brillante école française, a pu inventer un produit aussi sophistiqué que « pourri » permettant non seulement de ruiner les emprunteurs de subprimes, mais aussi ses propres clients, sans états d’âme, en sachant pertinemment ce qui allait se produire. « Je n’ai fait que mon travail », s’est-il défendu, ne semblant guère ému par les conséquences néfastes de ce dit travail. Chacun pour soi.

Relations

La crise qu’ont déclenchée ces banquiers ivres de leur puissance logicielle et abstraite est peut-être, juste retour des choses, en train de nous dessiller les yeux. Nous sommes arrivés au bout de ce modèle pseudo scientifique. Les hommes ne se réduisent pas à des relations mathématiques, qu’ils soient salariés, clients, fournisseurs ou même actionnaires (ceux-ci sont d’ailleurs les derniers à avoir un comportement rationnel, la bourse nous le montre tous les jours). Ils se nourrissent de relations humaines. Malgré l’individualisme auquel pousse la société de consommation, ils gardent la conscience qu’ils dépendent les uns des autres.

A un niveau plus large, les enjeux de la mondialisation d’un côté et ceux du changement climatique de l’autre sont venus réveiller ce sentiment d’interdépendance. Ce qui se passe à l’autre bout de la planète a des effets concrets sur notre vie quotidienne. Et l’informatique elle-même, utilisée à d’autres fins que le calcul et le contrôle, permet de se construire des réseaux à travers l’espace, de partager avec d’autres, de s’inventer des communautés nouvelles.

Redécouverte

Dans un monde dont nous reconnaissons désormais la complexité, la maîtrise des leviers par un seul ou par quelques-uns est une illusion, l’individualisme est un trompe-l’œil. Nous ne pourrons le maîtriser, ou simplement y vivre un peu moins mal, qu’en coopérant, en apprenant les uns des autres, en profitant des talents de chacun, en exerçant notre coresponsabilité. Il n’y a là nulle posture morale, nulle attitude compassionnelle. Seulement la redécouverte que l’homme est d’abord et avant tout un être social et qu’il se construit dans la relation à l’autre.

C’est pour l’avoir oublié que l’entreprise est trop souvent devenue cette entité froide qui lamine les individus au lieu de faire grandir les personnes, qui croit pouvoir prospérer en faisant le vide autour d’elle. Et c’est pour cela qu’elle est aujourd’hui devenue si fragile, si facilement déstabilisée. Elle n’a pas désormais d’autre issue, si elle veut continuer de jouer son rôle au sein de nos sociétés, que de retrouver le sens de la solidarité qui fait sa force et qui justifie son existence.


la rédaction
Le 11-06-2010
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