Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Voyagez plus pour gagner plus !

Je m’interrogeais, le mois dernier, le réseau des contradictions dans lesquelles nous sommes tous empêtrés, citoyens, chefs d’entreprise, salariés et gouvernement. Ce dernier vient encore d’en ajouter une qui illustre à merveille mon propos et pourrait même être un cas d’école. Notre fringant (et nouveau) ministre de l’Économie a déclaré vouloir libéraliser le transport interrégional par autocar. Rappelons qu’en France, les autocars « grandes lignes » ne peuvent relier deux villes hexagonales entre elles que dans le cadre de trajets internationaux.

Selon Emmanuel Macron, cela créerait entre 10 000 et 16 000 emplois dans le secteur et ferait baisser les prix des transports, ce qui permettrait aux plus « pauvres » de « récupérer » 700 millions de pouvoir d’achat[1]. Je suis toujours perplexe face à ce genre de chiffres. Comment sont-ils calculés ? Le ministre se fonde, dit-il, sur l’exemple allemand (décidément, le modèle ultra-rhénan semble la référence ultime !). Mais l’Allemagne n’a libéralisé ses transports qu’au premier janvier 2013. Si l’on peut effectivement y constater un boom sur l’autocar (de 3 à 8 millions de passagers transportés cette première année), ne manque-t-on pas un peu de recul pour ne tirer des conclusions aussi tranchées ? Ne sacrifie-t-on pas, un fois encore, à des mesures à courte vue en oubliant les dégâts collatéraux qu’elles peuvent provoquer à moyen et long termes ?

Adieu, veau, vache…

Il ne me paraît pourtant pas si difficile de voir en quoi ce type de décision risque d’aboutir à l’effet contraire de ce qui était attendu.

On peut s’étonner d’abord que ce soit un gouvernement de gauche qui se fasse ainsi le chantre du libéralisme et de la concurrence à tout va, ce qui ne sera pas sans conséquences politiques pour lui. C’est son choix et c’est son problème. Je n’ai pas à en juger.

Mais était-il bien nécessaire de concurrencer directement la SNCF qui est déjà soumise à la concurrence européenne sur ses propres lignes, à celle de l’avion et maintenant du covoiturage, qui souffre de déficits récurrents et est incapable de rembourser sa dette énorme ? On apprend que même les TGV, son fleuron, ne sont plus aujourd’hui rentables malgré des tarifs toujours en hausse. On apprend aussi que, malgré une baisse notable d’effectifs (moins 25 000 postes en dix ans), la masse salariale ne cesse de croître pour des raisons statutaires qu’il sera difficile de remettre en cause (les salaires progressant mécaniquement avec l’âge et le départ à la retraite étant reculé, le vieillissement des salariés fait automatiquement monter la masse salariale globale).

L’objectif est peut-être justement de mettre la pression sur la compagnie nationale pour qu’elle se réforme. Mais alors que va-t-il se passer ? Soit celle-ci court à la faillite et on perdra beaucoup plus d’emplois que les autocars n’en créeront, sans parler des conflits sociaux que cela induira et des effets sur l’économie ; soit l’État, comme d’habitude, renflouera la SNCF avec nos impôts, ce qui rognera notre pouvoir d’achat bien au-delà des 700 millions escomptés… Adieu veau, vache, cochon, couvée !

Transition énergivore

Le pire n’est jamais sûr et la société ferroviaire arrivera peut-être à se réformer pour devenir rentable ou au moins équilibrée. Mais même dans ce cas, le jeu sera sans doute à somme nulle puisque cet équilibre ne pourra être obtenu que par une baisse des effectifs et des salaires des cheminots qui viendra donc contrebalancer les effets « positifs » de la libéralisation de l’autocar en matière d’emploi et de salaire. On n’aura fait que céder au principe des vases communicants et assoiffé Pierre pour désaltérer Paul.

Et lorsque deux ou trois grands groupes (dont peut-être la SNCF) auront finalement pris la haute main sur l’ensemble des transports routiers de passagers, en rachetant ou en éliminant les petits, comme cela est déjà en train de se produire en Allemagne, l’effet concurrence disparaîtra et les tarifs remonteront, gommant le gain virtuel de pouvoir d’achat.

Mais, plus grave, certainement, est le manque de vision à long terme dont les dirigeants font ici preuve. En quoi cette mesure d’urgence est-elle compatible avec la volonté proclamée de mettre en œuvre la « transition énergétique » ? Est-il bien raisonnable de lancer sur nos routes et dans nos agglomérations déjà saturées des milliers de cars brûlant allègrement du diesel polluant et qui ne seront même pas redevables de l’écotaxe mort-née, alors que l’on prétend, dans le même temps développer le fret ferroviaire ? Ne s’agit-il pas de réduire notre consommation de pétrole (les cars électriques capables de parcourir 700 ou 1 000 km ne sont pas pour demain) et de limiter les émissions de gaz à effet de serre ? N’a-t-on pas aussi, par ailleurs, l’objectif de diminuer le nombre d’accidents sur les routes que l’augmentation du trafic ne peut qu’aggraver ?

Diktat consommatoire

Faut-il, enfin, pousser nos concitoyens à se déplacer encore plus en leur proposant du low cost ? Même si cela paraît plus « démocratique », plus « social », de permettre à tous, y compris aux moins aisés, de voyager comme bon leur semble et à tout va, cela va-t-il dans le sens de l’Histoire ou plutôt dans le sens de la préservation, devenue prioritaire, de notre écosystème planétaire ? Ne serait-il pas, au contraire, préférable d’encourager chacun à rester un peu plus chez lui ? Les vraies solutions aux problèmes écologiques ne sont-elles pas de développer la proximité en matière de travail comme de production, voire de relations personnelles, et d’utiliser le plus possible les moyens de communication virtuels ?

Il n’est pas question, évidemment, de supprimer la liberté de déplacement, qui est une liberté fondamentale. Mais on n’est pas obligé de la transformer en diktat consommatoire : voyagez plus pour créer de la croissance et des emplois ! (La sauvegarde de la planète et de ses ressources, on verra plus tard).

Ce qui me frappe, derrière tout ça, c’est le manque de vision globale, de cohérence et de continuité dans l’action de nos dirigeants depuis plus 30 ans (car les gouvernements précédents n’ont pas fait mieux). On annonce de grandes ambitions, mais on reste dans le court terme, dans l’urgence, dans la seule réactivité aux événements. Et la main gauche, sur le cœur, préfère ignorer ce que fait la main droite avec son portefeuille. Le pied gauche prétend marcher vers l’herbe et le pied droit traîne sur le goudron. Comment ne pas se retrouver écartelé ?



[1] Selon le principe bien connu du marketing de supermarché qui consiste à nous faire croire qu’en achetant plus de produits moins chers, nous faisons des économies…

Claude-Jean Desvignes
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