Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Sur un nuage…

Vendredi 23 avril 2010

« J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! ». Je ne puis m’empêcher de penser à ce poème de Baudelaire, L’étranger, alors que le nuage de cendres, disséminé dans nos cieux européens par la soudaine fureur d’un volcan islandais au nom imprononçable, semble enfin se dissoudre lentement. Avant une prochaine recrudescence ?

Au contraire de l’étranger baudelairien, peu de gens semblent avoir aimé ce nuage : nos compatriotes bloqués à l’étranger, justement, les compagnies d’aviation et les aéroports, perdant des millions d’euros par jour, les voyagistes, les importateurs de fleurs ou de haricots verts du Kenya, de saumon norvégien ou de téléphone coréens, les salariés qui devront prendre ces congés obligés sur leur RTT, les amoureux qui attendaient leur fiancée…

Le cargo Europe qui commençait à redécoller lourdement après la crise financière est à nouveau frappé en plein vol. Et le monde entier subit les conséquences de cet atterrissage forcé. Peut-être va-t-on rebaptiser l’effet aile de papillon – qui veut, selon la théorie du chaos, qu’un battement d’aile de papillon ici puisse déclencher une tornade à l’autre bout de la planète – effet « ailes d’avions » ?

Ironie de l’affaire : le ciel de France n’avait pas été, depuis longtemps, si bleu et limpide que lors du passage de ce nuage invisible. Comme pour tout ce qui relève de l’infiniment petit et du monde des particules, nous en avons été réduits à croire ce que disaient les scientifiques, non, parfois, sans un certain scepticisme. Au moins aurions-nous voulu voir de nos yeux et toucher de nos doigts ce panache de fumée cendreuse qui nous paralysait. Nous n’étions pas si loin du mercredi des Cendres qui rappelle à chaque chrétien qu’il n’est que poussière et retournera en poussière et au cours duquel le prêtre trace une croix de cendre sur le front des croyants. Mais, non, pas le moindre obscurcissement du ciel, pas la moindre trace grisâtre sur nos trottoirs, aucune nuée ardente ne nous transformant en statue de sel, comme celle tombée sur Sodome et Gomorrhe. Ce n’étaient ni un Dieu oublié, ni une nature maltraitée qui nous punissaient, mais le vide, le rien, l’impalpable.

Voici, peut-être, le plus dérisoire. Au-dessus de nos têtes, à 10 000 mètre d’altitude, un milligramme de poudre volcanique par mètre cube d’air – au dire des spécialistes - a suffi à enrayer la toute puissante technologie occidentale. De minuscules poussières en suspension dans les jets streams, proportionnellement beaucoup moins importantes que celles qui volent dans l’air confiné de nos appartements. La symbolique du grain de sable est soudainement devenue une réalité concrète : c’est bien lui, corpuscule de matière microscopique, qui arrêté la grande machine à voler. Ou la peur des catastrophes qu’il aurait pu provoquer.

Le monde - une grande partie du monde, du moins, la plus riche et la plus sûre de sa puissance - s’est immobilisé, tétanisé par une particule dont il ne savait pas si elle était réellement dangereuse, et même s’il elle avait une quelconque réalité. Nous nous étions déjà reconnus fragiles devant les tempêtes, les tsunamis et les tremblements de terre. Nous venons de nous reconnaître impuissants face aux mégalomanies des joueurs financiers. Nous devons désormais nous reconnaître vulnérables aux plus petites parcelles de fumée. A quel pouvoir pouvons-nous encore prétendre ? Et sur qui ? Sur quoi ?

Pourtant, paradoxalement, tout cela n’est rien, si j’ose dire. Les avions recommencent à voler, les hommes à voyager, les marchandises à traverser les airs, l’argent à circuler, la terre à tourner. Ils devront peut-être s’arrêter à nouveau, une fois, deux fois, dix fois, mais ils repartiront. Nous aurons d’autres crises économiques, d’autres catastrophes naturelles et nous les surmonteront. Il ne peut en être autrement, sauf à accepter sans broncher la disparition de notre espèce. Nous n’avons guère d’autre choix que de continuer à avancer, cahin-caha. On peut seulement espérer que ce grain de sable, après tous les autres, nous rende un peu plus modestes et un peu plus sages. Notre monde n’est que ce qu’il est, fragile et périssable. C’est ainsi que nous l’avons construit. Ne le renions pas, ne l’adorons pas. Essayons de l’améliorer. Et prenons le temps, plus souvent, d’admirer les nuages qui passent là-bas, les merveilleux nuages.

Claude-Jean Desvignes
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