Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Très cher low cost


Le low cost étend sa toile et s’insinue partout. Tout, aujourd’hui, doit être moins cher que pas cher comme naguère la lessive devait laver plus blanc que blanc. Aucun secteur n’est épargné, jusqu’au paradoxe : les voyages d’affaires, par exemple, réputés pour être haut de gamme, ont désormais leurs compagnies low cost. On n’est plus loin de la haute couture à prix bradés ou de la grande cuisine à bas coût, du luxe low cost, en quelque sorte.

Le gouvernement lui-même semble encourager ce modèle économique pour les transports, pour la pharmacie, pour les actes notariés ou les frais d’huissiers, pour certains gestes médicaux (comme la vaccination) et bien d’autres domaines, en argumentant qu’il s’agit de redonner du « pouvoir d’achat » aux Français et, bien sûr, car cette clausule est désormais obligatoire dans tous les discours, de relancer la croissance et l’emploi.

Je dois dire que je ne comprends pas très bien comment la baisse des prix associée à la stagnation des salaires et à la réduction des dépenses de l’État et des collectivités locales va pouvoir regonfler le PIB et créer du travail, mais je ne suis ni ministre, ni économiste, donc incompétent pour en juger. Sans doute faut-il se référer à la formule mathématique magique qui veut que moins par moins égale plus…

La défonce du consommateur

J’ai quand même un doute. Le low cost est-il la solution à tous nos problèmes ou le problème qui nous empêche de trouver les bonnes solutions ? Remarquons d’abord que ce modèle n’est pas nouveau en France, puisqu’il a été inventé à la fin des années 1940 par l’enseigne Tati, pour les vêtements, et par Édouard Leclerc (le père de Michel-Édouard) pour l’épicerie. Il a ensuite fait florès dans la grande distribution qui a bientôt été dépassée dans la course aux prix bas par le hard discount. Il semble devenu, 70 ans plus tard, le parangon de la vertu économique.

Ses thuriféraires se vantent d’être entièrement voués à la défense du consommateur en leur permettant de en dépenser moins : deux paquets pour le prix d’un, 50 % de produit gratuit en plus, la différence remboursée si on trouve moins cher…

En réalité, l’objectif n’est évidemment pas que nous fassions des économies, mais que nous en ayons l’impression pour acheter plus et finalement dépenser plus, en acquérant des produits dont nous n’avons pas besoin et dont une bonne partie ira à la poubelle. Ce qui est recherché est plutôt la défonce du consommateur que sa défense. Lorsqu’on se promène dans hypermarché et qu’on voit des familles d’obèses poussant des caddies débordant de marchandises inutiles entassées par paquets géants, on sent que nous sommes plus proches de la saturation émétique que de la frugalité heureuse.

Le prix du bonheur

Est-il bien raisonnable de continuer à encourager ainsi la surconsommation et le gaspillage au moment où notre planète donne des signes d’épuisement ? Avons-nous vraiment besoin de continuer d’accumuler des objets dans nos appartements et nos placards, alors que nous avons déjà tout ? Faut-il racheter un poste de télévision tous les deux ans parce qu’on est passé de la HD au full HD puis à l’ultra HD 4K, de l’écran plat LED au plasma et maintenant l’OLED incurvé ? Bien sûr, nous dit le low cost, puisque c’est toujours moins onéreux… pourquoi s’en priver ? Pour lui, le bonheur est dans le prix. Même si cette folie consumériste risque de générer du malheur dans le pré.

L’appel à consommer toujours plus, relayé par les dirigeants politiques, est évidemment un contresens écologique. Le toujours plus nous mène, à moyen terme, à la catastrophe puisque les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Toute personne un peu sensée devrait en avoir conscience.

Mais oublions cette inquiétude environnementale trop éloignée des préoccupations de court terme qui mobilisent les politiques soucieux de leur réélection et les financiers avides de profits immédiats. Le low cost n’est-il pas aussi un contresens économique ?

Les tueurs de coût

Les entreprises à bas coût, avec, étrangement, les entreprises haut de gamme, sont parmi celles qui sont aujourd’hui les plus profitables et leurs propriétaires et actionnaires engrangent des bénéfices record. Il y a là un mystère pas si mystérieux. Comment fait-on pour gagner beaucoup d’argent en vendant moins cher que les autres ? La recette est bien connue : pour écraser les prix, comme Mammouth jadis, il faut écraser les producteurs, les fournisseurs et les salariés en jouant les « cost killer ». Ces « tueurs de coût » (selon cette effrayante expression anglo-saxonne) tirent sur toutes les dépenses pour préserver des marges confortables souvent plus élevées que dans le commerce traditionnel. Il faut aussi faire fabriquer sa marchandise ailleurs, là où la main-d’œuvre est la plus exploitable et automatiser au maximum les processus pour réduire drastiquement le nombre de salariés.

Ceux qui payent nos réductions, ce sont tous les acteurs de la chaîne de production, au prix fort de l’étranglement des entreprises sous-traitantes, de la diminution des salaires, de la perte d’emploi, de la surcharge de travail. Et le pire, dans cette spirale vers le toujours moins, c’est que, dans nos pays européens, quelque effort que nous fassions, nous resterons toujours trop chers par rapport aux pays en développement.

Un avatar mortel

J’avoue que je ne vois pas par quel détour subtil de la pensée on peut trouver la moindre vertu à ce cercle vicieux économique qui nous enfonce toujours plus dans le marasme, sauf à ne s’en tenir qu’à ses effets à très court terme qui nous donnent l’illusion de maintenir notre pouvoir d’achat (mais enrichissent effectivement ses heureux promoteurs).

Cela va même à l’encontre du modèle, défendu par les mêmes avec la même ardeur (ils n’en sont pas à une contradiction près), qui veut que nous ne puissions nous en sortir que par le haut, en créant de la valeur ajoutée par la qualité, le service, la créativité, l’innovation, l’immatériel, la matière grise.

Le low cost est un avatar de plus d’une certaine forme de capitalisme vorace et dévastateur qui trouve là le moyen de perdurer alors qu’il est de moins en moins efficace pour satisfaire des attentes humaines qui se détournent peu à peu de la boulimie matérielle dont nous sommes écœurés.

Mais c’est en même temps un avatar mortel puisque d’un côté, il ronge le capitalisme lui-même en détruisant ses propres ressorts internes et que, de l’autre, il retarde artificiellement la transition nécessaire, et inévitable si l’on ne veut pas s’autodétruire, vers un autre modèle économique, moins ravageur, plus durable et où les hommes pourraient retrouver la place centrale que la soif de l’argent et le productivisme délirant leur ont prise.

Claude-Jean Desvignes
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