Juillet 2018


Se libérer du travail ou libérer le travail ? (1/2)

« Les hommes travaillent généralement trop pour pouvoir encore rester eux-mêmes. Le travail : une malédiction que l'homme a transformée en volupté. Œuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer de la joie d'un effort qui ne mène qu'à des accomplissements sans valeur, estimer qu'on ne peut se réaliser autrement que par le labeur incessant — voilà une chose révoltante et incompréhensible. Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d'intérêt de l'individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l'homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s'attacher à n'importe quoi : l'œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenue un moyen d'extériorisation qui lui fait quitter l'intime de son être. Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l'homme ne s'y réalise-t-il pas — il réalise » (Emil Cioran, Sur les cimes du désespoir).

Le philosophe Emil Cioran est pour le moins éloquent quant à la condition de l’homme au travail. À ses yeux, il est impensable de concilier le travail avec le souci de son « évolution intérieure »,de son savoir-devenir dans le monde. Savoir-devenir ? Chez certains consultants d’entreprise, ce fameux savoir-devenir est à la mode. C’est – selon eux — une compétence bien plus importante que le savoir (derrière lequel nous courons sans cesse), que le savoir-faire (la technologie évolue au même rythme que le savoir) ou que le savoir-être (personnalité et comportements, qui finalement renvoie toujours à la capacité du salarié à se soumettre à l’ordre établi). Le savoir-devenir, c’est la capacité à se projeter, à dépasser l’utilité première de son action, à se relier à un projet capable de donner à la fois du sens au présent à l’avenir… Compétence difficile à mobiliser pleinement sur le plan professionnel au regard du désenchantement croissant des salariés, et notamment des cadres. Car à l’heure des troubles musculo-squelettiques et des risques psychosociaux, l’entreprise peine à s'affirmer comme un lieu de réalisation pour l’individu.


Tous entrepreneur

Les modes de production de nos sociétés modernes, dont le salariat est l’une des caractéristiques, ont dépossédé les individus de leur capacité à définir et à faire évoluer de façon autonome leur rapport au travail. Ce qui fait problème, c’est bien cette notion de salariat, l’activité salariée par opposition à l’activité entrepreneuriale, associative, artistique… « L’esclavage humain a atteint son point culminant à notre époque sous forme de travail librement salarié », ironisait l’auteur irlandais George Bernard Shaw. Pour être tous heureux au travail, il faudrait être tous entrepreneur, ou mieux auto-entrepreneur. Ou vivre dans une société dont l’émancipation tout entière est centrée sur la réorganisation de la vie sociale autour d’une production enfin libérée de la domination du capital. C’est l’utopie communiste dont l’histoire a montré les limites.

Autre solution : se libérer du travail pour de bon ! « On dit qu’il y a trois millions de personnes qui veulent du travail. C’est pas vrai, de l’argent leur suffirait ». Quitte à faire mentir Coluche, l’homme se réalise davantage dans le travail que dans la satisfaction immédiate des besoins à laquelle peut immédiatement répondre l’argent. Assouvir nos besoins n’abolit pas nos désirs. Le philosophe Hegel a en effet montré à quel point le travail est anthropogène : c’est véritablement lui qui fait de nous des êtres humains. Le travail n’est pas seulement une nécessité sociale contingente, dont la finalité exclusive est d’assurer nos besoins et dont l’existence ne tient que parce que la nature n’est pas suffisamment abondante ou dépourvue d’objets disponibles à souhait. Si la nature a besoin d’être travaillée, c’est afin que l’homme réalise lui-même.


Déjouer le spectre de l’aliénation

Curieuse contradiction : le travail est à la fois ce qui permet à l’homme de se réaliser, mais aussi facteur d’aliénation (étymologiquement « qui appartient à un autre, étranger ») dès lors qu’il est subordonné au capital. Le travail est à la fois ce qui émancipe de la nature et à la fois ce qui y ramène. Il est ce qui nous pose comme sujet et, en même temps, ce qui nous réduit à un objet, à une marchandise, à une simple force. « L’ouvrier s’appauvrit d’autant plus qu’il produit plus de richesse, que sa production croit en puissance et en volume. L’ouvrier devient une marchandise. Plus le monde des choses augmente en valeur, plus le monde des hommes se dévalorise ; l’un est en raison directe de l’autre. Le travail ne produit pas seulement des marchandises ; il se produit lui-même et produit l’ouvrier comme une marchandise dans la mesure même où il produit des marchandises en général » (K. Marx, Manuscrits de 1844).

Comment déjouer le spectre de l’aliénation et ce qui entrave le déploiement de la subjectivité ? Comment rendre au travail quelques vertus émancipatrices ? En transformant les tâches et des formes d’organisation du travail qui empêchent ce libre jeu de la subjectivité. Facile à dire, mais comment ?


Lionel Meneghin
Le 23-12-2014
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