Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


« De minuscules victoires »

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Médecin urgentiste au SAMU, cofondateur de MSF, ancien Secrétaire d’État à l’Action humanitaire, créateur du SAMU social, Xavier Emmanuelli a consacré sa vie à venir en aide aux plus fragiles. Aujourd’hui, il se retourne sur son parcours dans un livre émouvant : Au seuil de l’éternité. Qu’a-t-il appris de sa rencontre avec les exclus du monde entier ?

Dirigeant: Dans votre dernier livre, vous vous dites « au seuil de l’éternité » et prêt à affronter votre mort. A 70 ans, on n’est pas si vieux. Est-ce vraiment l’heure de faire votre testament ?

Xavier Emmanuelli : Tout homme traverse plusieurs phases dans sa vie. La phase d’acquisition, durant sa jeunesse, la phase de l’action puis la phase de transmission. Je suis dans cette phase, dans la dernière saison de ma vie et il est important que je me retourne sur moi-même pour savoir qui j’étais, ce que j’ai fait et si j’ai rempli ma mission, une mission que je ne connaissais pas d’ailleurs, au départ.

J’ai voulu méditer sur le fil rouge de cet étrange parcours qu’on a sur la terre parce que dans quelques années, il ne restera plus rien de moi, même pas le souvenir. On est toujours au seuil de l’éternité dans ce monde étrange, qui ne connaît ni commencement, ni fin… Mais, maintenant, j’ai plus de temps et de maturité pour y penser.

D. : Vous êtes allé continuellement à la rencontre de la mort, celle des autres, avant d’envisager la vôtre. Qu’est-ce qui a motivé ce parcours ? Comment en arrive-t-on à essayer de remédier sans relâche à toutes les grandes crises de son époque ?

X. E. : Je n’ai pas cherché à aller à la rencontre de la mort, mais plutôt à la rencontre du sens, que ma vie ait un sens. J’ai été bercé par tous les grands noms de la médecine, Albert Schweitzer, Henri Dunant, tous les prix Nobel, tous ces découvreurs, dont mon père, qui était médecin lui-même, me parlait. J’ai été façonné par cette galerie d’ancêtres et j’ai rêvé ma vie.

Ce que j’ai aimé dans la médecine, c’est l’urgence. C’est une spécialité très moderne, c’est le geste que vous accomplissez dans l’instant et qui va faire changer immédiatement le statut du malade. Prenez une simple crise de colique néphrétique. Le patient se roule par terre en hurlant de douleur. Vous arrivez en urgence, vous faites votre piqûre et l’homme ressuscite. C’est extrêmement gratifiant.

J’ai commencé ma carrière d’urgentiste avec le SAMU (qui est né dans les années 1970) et en même temps, avec un groupe de camarades, nous avons fondé MSF (Médecins sans frontières) qui est un enfant du SAMU. C’est toujours l’urgence qui, de proche en proche, m’a conduit de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Celle-ci nous a ensuite menés à affronter les grandes crises internationales et les catastrophes humanitaires. Elles sont apparues et il a fallu trouver des solutions.

D. : Cela donne un certain sentiment de puissance ?

X. E. : Il n’y a pas eu une fascination mais, au contraire, tout le long de ma carrière, une frustration, un sentiment d’échec. Qu’est-ce que je peux faire face à cela ? On est toujours en retard.

Les médecins sont, en effet, dans ce que les psychanalystes appellent la « toute-puissance ». Ils interviennent sur les processus de la vie et quand ça ne marche pas ils en ressentent une grande frustration, même s’ils ne veulent pas l’admettre. J’ai, personnellement, beaucoup souffert de ça. L’urgence, mes interventions de médecin à travers le monde m’ont apporté ma vie et mon bonheur, mais en même temps un sentiment d’échec permanent, puisqu’au bout du compte, tout se règle par la mort. Je n’ai remporté que de minuscules victoires.

D. : Vous avez été confronté, plus que la plupart d’entre nous, à la fragilité des hommes. Comment la définiriez-vous ?

X. E. : Par un paradoxe. Nous sommes tous extrêmement fragiles et il suffit d’un souffle, d’un rien, d’une circonstance pour nous abattre. Les liens sociétaux, sociaux, affectifs que l’on crée sont tout aussi fragiles. Et pourtant - c’est là le paradoxe - nous inscrivons notre volonté de puissance, notre désir dans la négation de cette fragilité. On ne la découvre qu’à l’occasion d’un divorce, d’une maladie, d’un échec. Tout à coup, on ne comprend plus. Notre statut commun est la fragilité, mais on préfère l’oublier.

Il faut se souvenir que nous sommes sur les deux versants en même temps, dans la puissance de la vie, de la conquête, mais avec notre fragilité existentielle. Avoir conscience de sa faiblesse apporte une sagesse

D. : Vous dites qu’ « il faut aller au-delà de sa propre fragilité pour rencontrer l’autre » ?

X. E. : On y parvient quand on a compris qu’on était soi-même fragile, ce qui n’est pas évident. Au terme d’une vie d’action comme la mienne, on ne regarde pas les succès, parce qu’ils sont relatifs : vous avez eu la baraka, vous étiez l’homme qu’il fallait au bon moment, au bon endroit. Vous regardez plutôt vos insuccès, les obstacles sur lesquels vous avez renâclé, ce à quoi vous avez renoncé et vous savez vraiment que vous n’êtes que vous-mêmes. Cela vous donne beaucoup d’indulgence envers les autres.

D. : Catherine Malabou, avec qui vous avez signé récemment un autre livre, La Grande exclusion, écrit que « la peur viscérale de la fragilité commune nous aveugle à la grande exclusion ». Êtes-vous d’accord ?

X. E. : C’est vrai. Nous avons des mécanismes de protection. Le type dans la rue, au bord du trottoir, avec sa bouteille, ça ne peut pas être moi. D’abord, il a picolé, c’est vraiment un peu de sa faute. Il est jeune, il aurait pu bosser. Pour me protéger, je « l’exotise », j’en fais un « grand autre », pas très fréquentable.

Je l’ai souvent observé à l’hôpital. Quand une personne a une maladie mortelle, comme un cancer, ses copains se raréfient, ne viennent plus la voir. Tout le monde sait que ce n’est pas contagieux. Mais ce qui l’est, c’est cette notion de sa propre finitude, de sa propre souffrance, alors qu’on préfère se sentir éternel. De voir quelqu’un dont on a été proche arriver au stade terminal est proprement affolant. On refuse de se reconnaître en lui. Voilà ce qui se passe quand on se protège, et on se protège tout le temps.

D. : Il est donc aussi difficile de reconnaître la fragilité des autres que la sienne ? Dans ces conditions comment un chef d’entreprise, par exemple, pourrait-il prendre réellement en compte la fragilité de ceux qu’ils voient autour de lui ? Comment s’y prendre ?

X. E. : La démarche, me semble-t-il, c’est de s’impliquer, de donner de soi. Les malades ne venaient pas seulement pour me demander un diagnostic ou des thérapeutiques. Ils me demandaient aussi de m’impliquer personnellement. En d’autres termes, tous les gens sur la terre, depuis le début du monde et jusqu’à la fin, disent « regarde-moi, aime-moi ». Évidemment, c’est très difficile d’aimer tout le monde. Mais, déjà, comprendre et admettre cette demande d’amour ouvre à la relation et favorise la reconnaissance de l’autre.

Bien sûr, il y a des pervers, des rapaces qui n’ont d’autre souci que de manipuler et de profiter des autres, mais la plupart des gens ne souhaitent que vivre en paix. On peut faire l’effort d’être simplement un peu attentif à ce qu’ils sont et à la place qu’ils occupent.

D. : Vous n’avez jamais cessé de vous battre et de voler au secours des autres. Êtes-vous un héros ?

X. E. : Ah, non ! Ou, oui ! J’ai commencé par être extrêmement révolté par cette question et puis je me suis rappelé ce qu’était un héros racinien. Il n’est pas maître de son destin, il est le jouet des dieux. Dans cette mesure, je suis un héros. J’ai été propulsé, poussé à la rencontre de mon destin, mais sans en avoir conscience. Ça s’est passé ailleurs. Je ne m’en aperçois que maintenant, au seuil de l’éternité.


A lire :


Au seuil de l’éternité, Xavier Emmanuelli, Albin Michel, 2010.



La grande exclusion, Xavier Emmanuelli et Catherine Malabou, Bayard, 2009.

Bruno Tilliette
Le 11-06-2010
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