Juillet 2018

J’irai dimanche à Parly…

Au milieu des années 1960, Gilbert Bécaud chantait : « Oui j'irai dimanche à Orly. / Sur l'aéroport, on voit s'envoler / Des avions pour tous les pays. / Pour toute une vie... Y a de quoi rêver. / Un jour, de là-haut, le bloc vingt et un / Ne sera qu'un tout petit point. » La France vivait au rythme des Trente Glorieuses et du travail pour tous (sans forcément avoir conscience du caractère exceptionnel de la croissance de cette époque), et commençait à se plonger dans les terribles délices de la société de consommation.

C’est précisément vers cette époque (1970) que le sociologue Jean Baudrillard écrit un ouvrage prémonitoire et d’une incroyable lucidité, La Société de consommation, où il décrit la montée en puissance de la consommation de masse, qui ne sert plus à satisfaire les besoins essentiels, mais à se différencier des autres, et montre notamment comment elle « peut se substituer à elle seule à toutes les idéologies et, à la longue, assumer à elle seule l'intégration de toute une société, comme le faisaient les rituels hiérarchiques ou religieux des sociétés primitives ».

C’est encore à cette époque (1969) que s’ouvre l’un des premiers centres commerciaux de grande ampleur, Parly 2, situé sur les communes du Chesnay et de Versailles et qui compte aujourd’hui 250 boutiques et 20 millions de visiteurs annuels.

Sur l’autel du consumérisme

La chanson de Gilbert Bécaud dénonçait, elle aussi, à sa manière, ce consumérisme naissant et cette recherche de confort matérialiste étriquée : « A l'escalier 6, bloc 21, / J'habite un très chouette appartement / Que mon père, si tout marche bien, / Aura payé en moins de vingt ans. / On a le confort au maximum, / Un ascenseur et un' sall' de bain. / On a la télé, le téléphone / Et la vue sur Paris, au lointain. / Le dimanche, ma mère fait du rangement / Pendant que mon père, à la télé, / Regarde les sports religieusement ». Le fils sent l’étroitesse de cet avenir de HLM et c’est pour tenter de s’en échapper qu’il préfère aller rêver à un grand départ vers l’ailleurs, sur la terrasse de l’aéroport d’Orly, en plein essor, lui aussi, mais qui comptait alors plus de visiteurs dominicaux que de passagers en transit.

Cinquante ans plus tard, plus personne ne songerait à aller passer ses dimanches à Orly. Mais la récente loi Macron va peut-être permettre à Benjamin Biolay ou Vincent Delerm de mettre en musique : « Oui j’irai dimanche à Parly / Dans les magasins, on peut acheter / Des objets de tous les pays / Pour toute une vie… Y’a qu’à dépenser ».

L’ouverture des magasins le dimanche est en effet la mesure phare, et hautement symbolique, de la loi « pour la croissance et l’activité » proposée par le ministre des Finances. Cette libéralisation du travail dominical semble appréciée de mes compatriotes puisque près de 60 % s’y disent favorables. Dans ce qu’ils ressentent comme une liberté nouvelle, j’ai plutôt tendance à voir, personnellement, l’accomplissement de ce que prévoyait Baudrillard : le remplacement de la messe, désertée depuis longtemps, par la communion de tous à l’autel du consumérisme sous les espèces sacrées de la marchandise. Est-ce un progrès vers plus de liberté ou le remplacement d’une religion par une autre ?[1]

Déplacement des habitudes

En tant qu’entrepreneur, je devrais pourtant me réjouir de cette loi qui paraît effectivement très favorable à l’activité économique, trop souvent bridée dans notre pays. Mais en tant que citoyen, faire mes courses à Parly 2 ne me fait guère rêver.

Déjà j’ai un doute sur sa stricte efficacité économique. Ouvrir le jour du Seigneur (c’est l’étymologie même du mot : « dies dominicus »), cela va-t-il miraculeusement augmenter les achats ou simplement déplacer les habitudes de consommation ? Pour acheter plus, il faut en avoir les moyens et l’envie, deux conditions auxquelles la crise et la saturation de nos sociétés d’abondance s’opposent. On ira remplir le caddie le dimanche au lieu du samedi, mais ce sera le même caddie.

Et au profit de qui se fera le transfert, si ce n’est au bénéfice des grandes surfaces qui viendront concurrencer de plein fouet les commerces familiaux ou les marchés ouverts le dimanche ? La loi Macron[2] préconise d’ailleurs, sous couvert « d’intensifier la concurrence entre les grandes surfaces », de favoriser l’implantation de nouveaux acteurs de la grande distribution, arguant du fait que nous n’aurions que 1,4 magasin de ce type pour 1 000 habitants, contre 2,6 en Europe. On serait tenté de penser qu’un fort lobbying du secteur n’est pas étranger à ces mesures qui lui sont extrêmement profitables. Il n’est pas sûr que la croissance espérée aille au-delà de celle des dividendes des actionnaires des hypermarchés et que cette reconcentration du système de vente au détriment des petits magasins bénéficie à l’emploi.

Moteur obsolète

Plus fondamentalement, cependant, cette loi me semble relever d’une énième tentative aveugle et désespérée de relancer une machine économique hors d’usage à qui l’on croit qu’il faut juste redonner du carburant pour qu’elle reparte alors que c’est le moteur lui-même qui est brisé et obsolète et qu’il faudrait changer. Mais comme on ne sait pas par quel nouveau moteur le remplacer, on fait comme s’il marchait encore et on l’alimente pour faire du surplace.

En faisant ainsi toujours plus de la même chose pour se masquer la réalité, on ne fait finalement que retarder l’échéance de la prise de conscience que le système ne fonctionne plus, que les recettes valables pour le siècle dernier ne le sont plus pour le siècle présent et qu’il est urgent de réviser radicalement notre fonctionnement économique.

Je n’ai rien, en soi, contre la possibilité de faire ses courses le dimanche, mais est-ce vraiment le seul projet de société qu’on nous propose ? Est-ce là-dessus que misent nous gouvernants pour recréer du lien social, pour que nous retrouvions du sens à ce que nous vivons, pour nous sortir de la morosité, pour nous redonner envie d’aller de l’avant et de construire notre avenir ? Tout cela manque dramatiquement de vision et d’enthousiasme.

Je comprends que nos enfants soient de plus en plus tentés d’aller le dimanche à Roissy, non plus seulement pour voir les avions s’envoler, mais pour partir avec eux, vers des pays où l’on rêve d’autre chose que de consommer.



[1] En ces temps de marchandisation à outrance et de manque d’argent public, on s’interroge sur la possibilité de faire payer la visite des églises comme monuments historiques. Mais le problème est de distinguer les fidèles (qu’il serait difficile de faire payer pour prier) des touristes…

[2] Cette loi reprend aussi d’autres mesures que j’ai déjà évoquées avec scepticisme dans de précédents blogs :la déréglementation des professions réglementées et la libéralisation des voyages en car .

Claude-Jean Desvignes
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