Juillet 2018


Choisir son Europe

La disparition de l’Europe serait-elle imminente ? C’est la crainte du professeur italien Mauro Ceruti.
Et comme « aucun responsable politique ou économique ne parle plus de la vraie Europe », il a décidé il y a trois ans avec Edgar Morin, qui partage son inquiétude, d’écrire Notre Europe[1]. Auparavant, il avait accepté d’entrer dans le jeu politique classique, participant à la création du PD, le parti de centre gauche aujourd’hui au pouvoir. Élu sénateur, il n’a pas brigué un second mandat en 2013, décidant d’agir autrement : « La majorité des hommes politiques ne sait pas écouter, constate-t-il, ils sont incapables de comprendre la complexité de la crise et celle de l’Europe ». Ce philosophe des sciences, porteur de la pensée complexe en Italie, explique avec Edgar Morin que l’Europe demeure un projet en devenir, paradoxal : « L’héritage que nous avons en commun, ce sont nos inimitiés réciproques. », mais les conflits passés ont justement construit une richesse exceptionnelle : la plus grande diversité culturelle existant pacifiquement au monde. L’Europe s’est forgée aussi à partir d’interactions positives, constantes, entre ses régions. Elle a opéré la synthèse d’héritages gréco-romains, judéo-chrétiens et autres et, également, de nombreux apports extérieurs. Aussi l’Europe peut-elle (encore) devenir pour le monde le laboratoire de la construction de l’unité humaine par la valorisation des diversités.

Ce passé a construit une réalité à deux faces. Notre continent a été le promoteur des droits de l’homme, de la démocratie, de la mesure, mais en même temps il a théorisé et commis des excès, des oppressions coloniales, esclavagistes, totalitaires. Même l’humanisme qu’il a inventé a deux visages, celui respectueux de la dignité de chacun, et celui arrogant, occidentalo-centrique, prétendant exploiter la nature et les autres civilisations. « Il nous faut abandonner cet humanisme-là » et choisir clairement quelle Europe nous voulons, celle de Pétain-Mussolini ou celle des Lumières. Une question qui s’impose dramatiquement à chaque citoyen, alors que la crise est « instrumentalisée par des populismes, des nationalismes, des autoritarismes, des localismes et des racismes variés » tous hostiles à la construction européenne. Cette construction « méta-nationale est née de la résistance aux barbaries nazies et staliniennes et de la défense de la démocratie », ce que nombre de nostalgiques de l’Europe côté sombre ne lui pardonnent pas. D’où la recherche de boucs émissaires, Islam, Tsiganes, Juifs… et « des régressions antidémocratiques », en Hongrie notamment, mais pas seulement, et l’Union européenne ne trouve pas le courage de réagir correctement.

Au lieu de concéder du terrain à cette Europe-là, il faut reconnaître et condamner pleinement la barbarie européenne et mondiale, celle d’un Hiroshima comme celle de tous les génocides. Car « nous traversons des conditions historiques, politiques et sociales qui rendent le pire imaginable. » On ne peut plus biaiser sur les valeurs, ne pas choisir clairement entre les deux Europe historiques, car, souligne Mauro Ceruti, nous sommes les premières générations pour qui un suicide mondial est possible. La prochaine guerre mondiale n’aurait que des perdants, ce qui illustrerait tragiquement notre communauté de destin.

« Notre sauvetage est aussi improbable qu’a été la naissance de l’Europe. Mais il demeure possible si nous réussissons à mettre de côté le côté sombre de l’Europe et de l’humanisme. » Et là, on se heurte aux limites de la classe politique actuelle, qui, comme les économistes qui la conseillent, est prisonnière d’une pensée linéaire qui l’empêche de comprendre la réalité des problèmes. « Les politiques, les gouvernements, déplore Mauro Ceruti, se sont mis dans les mains de technocrates ultra spécialisés, imprégnés par la science économique la plus aveugle que l’on ait connue, car elle ignore l’humain. On chiffre tout et on cultive les rationalisations jusqu’à la paranoïa ! »

Le paradigme ultra-financier s’est imposé, empêchant d’entendre ceux qui, comme Amartya Sen ou Joseph Stiglitz, défendent une économie intégrant les facteurs humains et s’appuyant sur la réalité. La classe dirigeante, manquant de pouvoir pour agir et de culture pour comprendre, ne préserve que les cérémonies de la démocratie. Le pouvoir politique est capté par des technocrates liés à des intérêts particuliers recherchant des profits à très court terme. Le « développement a alimenté la corruption dans les appareils d’État et dans les relations économiques. Il a provoqué une augmentation de la criminalité qui a renforcé à son tour les gigantesques mafias internationales ». « L’économie dominante trahit son étymologie, plus question de oikos, de notre maison commune, tant pis si elle produit des inégalités, de la misère et dévaste l’environnement !

Mauro Ceruti voit l’Europe devenir une province marginale du monde, mais maintient qu’elle peut rebondir, devenir le laboratoire mondial de l’unité dans la diversité, un message qui prend une actualité particulière après le drame de Charlie Hebdo et les discours de haine et d’exclusion qui l’ont précédé. Mais pour cela, il faut “une refonte de la pensée et de l’éducation” dont notre École, nos universités n’ont pas pris le chemin. Il faut le courage de passer des compromissions à un système gagnant-gagnant garantissant à chacun le plein exercice de son l’intelligence. “Cela pas (seulement) pour des raisons morales, mais par nécessité : on se sauvera tous ensemble ou on succombera tous !” Si la classe dirigeante n’a vu que “de belles idées utopiques” dans Notre Europe, le livre suscite de l’autre côté des Alpes de nombreux débats citoyens, notamment lors de festivals réunissant des dizaines de milliers de participants dans des villes petites ou moyennes, phénomène typiquement italien.




[1] MORIN Edgar et CERUTI Mauro, Notre Europe. Décomposition ou métamorphose. Fayard, Paris, 2014. 126 pages. Et La nostra Europa, Raffaello Cortina Editore, Milano, 2013.On relira MORIN Edgar, Penser l’Europe. Gallimard, Paris, 1987. 222 pages.




André-Yves Portnoff
Le 14-01-2015
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