Novembre 2018

Classement provisoire…


La France, en 2014, ne serait plus que la sixième puissance économique mondiale, tout juste dépassée par le Royaume-Uni et derrière, dans l’ordre, les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne.

Vu ce que nous avons vécu durant ce mois de janvier, l’information n’a pas fait la Une des journaux, mais elle a quand même été largement relayée. Beaucoup ont voulu voir dans ce « déclassement », les signes de notre inéluctable déclin. D’autres, notamment des amis à qui j’en parlais, ont plutôt été étonnés de la nouvelle. Sans doute en raison du French bashing dont nous sommes accablés, venant notamment des pays anglo-saxons, et de notre grande faculté pour l’autodénigrement, ils pensaient que nous étions relégués bien plus loin dans la liste.

Cinquième ou sixième ? En réalité, cela fait bien longtemps que nous jouons à cache-cache avec les Anglais pour ces places, tant nos économies évoluent de façon parallèle avec une population quasiment équivalente. La différence se jouant à quelques milliards près sur un PIB qui approche les 3 000 milliards de dollars, la préséance d’un pays sur l’autre tient souvent au mode de calcul. L’Angleterre, par exemple, a décidé, en 2014, de tenir compte de l’argent de la drogue et de la prostitution dans sa comptabilité nationale, ce qui est accepté, un peu étonnamment, par les règles internationales et que la France se refuse de faire. La différence se fait aussi sur le cours de la livre par rapport à l’euro et la baisse récente de notre monnaie joue actuellement en faveur de la Grande-Bretagne.

Opulence

Finalement, que nous soyons devant ou derrière les Anglais relève d’une rivalité symbolique et ne peut pas être considéré, en soi, comme une alerte sur notre bonne ou mauvaise santé économique. Ce qui devrait plutôt nous alerter, dans cette information, c’est d’abord que nous soyons encore si haut placés dans la hiérarchie des richesses et que nous ne cessions de nous plaindre de nos difficultés. Malgré les crises à répétition, depuis 30 ans, notre PIB a été multiplié par 5,5, passant de 550 milliards de dollars en 1985 à près de 3000 donc, aujourd’hui. Même en tenant compte de l’inflation, cela veut dire que notre niveau de vie a au moins triplé. Nous avons l’impression de nous appauvrir alors que globalement nous ne cessons de nous enrichir (mais il y a évidemment un problème dans la répartition de ces richesses).

Plus profondément, est-il normal – moral ? – que nous conservions cette place de privilégiés au sommet de la hiérarchie des nantis ? Que nous ne soyons pas encore dépassés par l’Inde qui compte 20 fois plus d’habitants que nous ? Par les 18 autres pays qui sont plus peuplés que le nôtre ?

Je ne souhaite pas évidemment notre décadence. Mais il me semble nécessaire que nous prenions conscience de l’opulence dans laquelle nous vivons par rapport à la plupart des pays de la planète. Si nous souhaitons, honnêtement, le développement de l’humanité et l’amélioration de son bien-être, il faut nous faire à l’idée qu’il est juste que nous reculions progressivement dans ce classement des nations les plus riches. Cela ne devra pas être pour nous un drame, mais le signe que des peuples sortent peu à peu de la misère. Il faudra s’en réjouir en ayant l’élégance de reconnaître que notre prospérité s’est en grande partie construite sur leur dos.

Inégalités

Si l’on se réfère au PIB par habitant, qui est un indicateur plus juste du niveau de vie réel de chacun, la France est à peu près à sa place par rapport à sa population, autour du 20e rang (45 000 dollars/hab)[1]. Mais les pays qui nous précèdent sont loin d’être les plus peuplés et, mis à part le Qatar et les Émirats Arabes Unis, sont quasiment tous des pays occidentaux (le Japon pouvant être considéré économiquement comme tel). Le Luxembourg arrive largement en tête (140 000 dollars/hab), ayant fait sa fortune sur le dumping fiscal que l’on sait. A cette aune, la Chine, que nous envions tant, est encore très loin, autour de la 70e place (7 500 dollars/hab, six fois et demie moins que nous). Ne parlons pas des derniers de la liste qui ont des PIB par tête largement inférieurs à 1 000 dollars.

Pour moi, si tous ces chiffres ont un intérêt, ce n’est pas pour nous rengorger de notre puissance ou fanfaronner d’être resté parmi les premiers de la classe, c’est qu’ils montrent les inégalités insupportables qui perdurent entre les hommes.

Ils sont d’ailleurs corroborés par un autre chiffre proprement hallucinant : 1 % des individus sont près de posséder 50 % du patrimoine mondial, soit autant que ce que les 99 % restants se partagent.

Injustice

Pire encore, 20 % de la population mondiale (dont nous faisons partie) possèdent environ 95 % des richesses, ne laissant donc que 5 % aux autres 80 %. Et 80 milliardaires accumulent aujourd’hui autant d’argent que les 3,5 milliards de personnes les plus pauvres[2].

Cette incroyable concentration est, à mes yeux, moralement injustifiable. Comment moins d’une centaine de personnes peuvent-elles estimer valoir à elles seules la moitié de l’humanité ? Mais la morale, me dit-on, n’a rien à voir avec le capitalisme qui nous gouverne. Je fais donc appel à la raison.

Cet énorme déséquilibre est la source de tous les dangers et de toutes les révolutions violentes possibles. Il y a un moment où les peuples, de mieux en mieux informés par une communication mondialisée, ne supporteront plus le creusement toujours plus profond de ces injustices.

Sans céder à un raccourci trop rapide, les attentats que nous avons récemment subis, même s’ils ont des causes diverses et complexes, sont aussi la conséquence indirecte de cette appropriation déraisonnable des richesses par quelques personnes et quelques pays. Le manque de travail, le désœuvrement, l’absence d’avenir, le sentiment d’injustice sont autant de facteurs qui peuvent pousser certains vers les extrêmes.

Nous le savons tous. Mais qui aura le courage de partager ce qu’il pense avoir mérité, avant qu’on vienne le lui prendre de force ?



[1] Dans ce domaine, les calculs divergent grandement selon les institutions. Je m’en tiens ici aux chiffres du FMI.

[2] Source le Monde.fr .

Claude-Jean Desvignes
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