Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pression et dépression

Bien connue des milieux entrepreneuriaux, la solitude du dirigeant d’entreprise est parfaitement ignorée du grand public, des politiques et des médias. Bien que ce sentiment, soit perçu chez les patrons de TPE/PME de façon variable selon les périodes, il est toujours bien présent.

Qu’elles soient fiscales, sociales, économiques, sociétales, financières ou encore familiales, les responsabilités du patron sont monstrueuses. Pour les gérer et les supporter, il est souvent seul. Et personne ne lui épargne rien ; l’inconscient collectif attribue au chef d’entreprise un statut très particulier. Mais le patron n’est pas un super héros. Il n’a pas de super pouvoir. C’est une femme ou un homme comme les autres. Celui qui s’est senti un jour l’âme d’un conquérant découvrira bien vite qu’il a plus de devoirs que de droits. Voilà un premier ingrédient de la solitude : le décalage entre l’image que vous avez de vous-même et celle que les autres ont de vous.

Et puis l’entrepreneur a deux vies qui se succèdent. La première : celle où tout va bien, où le résultat est au rendez-vous, qu’il soit partagé ou investi. Les amis sont nombreux. Les invitations et sollicitations également. La vie sociale est appréciable. Tout le monde est content : du banquier au conjoint, en passant par l’État et les collaborateurs. Dans cette période, le dirigeant est toujours seul, mais ne le ressent pas, il n’en a pas conscience. Pire, il se sent aimé, ce qui va rendre son vécu de la seconde période d’autant plus difficile.

La seconde période, c’est celle où ça va moins bien. Ces moments où les pressions sont fortes, où on se sent assailli de toute part. Dans l’étau, entre la honte et la culpabilité de ne pas réussir son projet et d’en faire payer quelques conséquences à ce qu’on appelle noblement « les parties prenantes », le dirigeant ment et se ment. Il refuse de tirer la sonnette d’alarme. Les craintes et autres fantasmes ont remplacé la confiance, avec ce qu’elles amènent d’obscurcissement et de manque de discernement. La solitude s’installe lentement avec ses ingrédients habituels : sourires de façades, propos anormalement positif, allongement des journées de travail pour mieux fuir, etc.

La solitude du dirigeant est aussi exacerbée par le caractère collectif de l’acharnement subi. Car pris séparément, le dirigeant saura toujours résister à la pression d’un banquier inconstant, d’un État écrasant, de salariés turbulents ou d’une famille exigeante. Mais comme tout le monde concentre ces pressions au même moment – et pour d’ailleurs les mêmes raisons – tout cela fait vivre au dirigeant un moment très désagréable. Moment qui l’interroge fortement sur sa responsabilité, son rôle, sa légitimité, sa capacité à résister et à surmonter les épreuves.

Toutes ces questions constituent un terreau fertile à la dépression. Car quand vous devriez faire votre job et que vous ne les faites plus, quand vous avez le sentiment que vos amis deviennent des connaissances, que tout devient compliqué alors que tout est objectivement très simple, quand vous vous demandez si tout ça vaut le coup d’être vécu, alors oui, le diagnostic est incontestable : vous êtes seul et en dépression. Votre famille ne comprend pas, ne voit pas ou ne veut pas voir votre état déclinant, votre absence de goût pour quoi que ce soit. Alors il nous reste notre communauté, celle des dirigeants, celle de ceux qui sont censés comprendre, écouter, aider. Malheureusement, bien que sensibilisés à tout cela, les amis entrepreneurs ne voient pas toujours cette détresse sournoisement s’installer chez leurs pairs. L’ami d’hier est devenu un pote. Demain, il sera une simple connaissance.

Ne déduis pas de ces lignes, cher lecteur, un quelconque malaise de ma part. De la frustration, de la nostalgie, ou encore un état avancé de déprime. Je te rassure ; il n’en est rien. Il est simplement question, au travers des mots que je viens de te confier, d'être lucide sur notre condition de chef d’entreprise. Et cet article serait inachevé si je n’évoquais pas la troisième période que traverse le chef d’entreprise. Celle du rebond, qui passe par la prise de conscience que l’ami d’hier le redeviendra un jour, que la réussite viendra de nouveau sonner à la porte, que rien ne dure, que tout renaît.

Comme le printemps succède à l’hiver.

Christophe Praud, directeur de la publication
Le 2-03-2015
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