Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Liberté automobile ?


Les images des embouteillages immenses qui se renouvellent sur nos routes chaque période de vacances scolaires, mais aussi chaque week-end et même chaque matin autour des grandes villes, me laissent l’impression de plus en plus forte que le monde que l’on nous vend n’est pas celui que nous vivons.

Ainsi la voiture a-t-elle pu apparaître, au début du XXe siècle, et plus encore dans les années d’après-guerre, quand elle s’est démocratisée, comme le symbole absolu de cette liberté individuelle que sont censées nous apporter nos sociétés libérales. Avec sa petite auto, chacun pouvait désormais aller où il voulait, quand bon lui semblait, jusque dans les endroits les plus reculés du monde.

C’est encore aujourd’hui de cette façon que la publicité nous fait miroiter l’objet. Les « petites citadines » nous sont montrées comme évoluant avec facilité dans les villes, échappant à toutes les embûches, se garant avec aisance juste devant le magasin auquel on veut se rendre. Les « grandes routières », elles, s’évadent vers des paysages somptueux, avalent la route, se jouent des lacets de montagne, reines d’un asphalte vierge de tout autre véhicule. Quant à leurs occupants, seuls, en couple ou en famille (selon le modèle), ils sont dans leur bulle, sourire béat aux lèvres, indifférents à ce qui les entoure, concentrés sur le plaisir que leur procure une conduite souple, confortable et apaisée.

Soumission

La réalité est évidemment toute autre et, depuis bien longtemps, pour nombre de nos concitoyens, la voiture est devenue un moyen de transport aussi contraignant qu’indispensable, dont il est de plus en plus difficile d’user librement.

Mettre une heure ou deux, matins et soirs, pour se rendre à son travail, naviguer à 15 km/h de moyenne dans des files ininterrompues, respirer un air vicié, s’énerver pendant une demi-heure pour trouver une place à 4 euros de l’heure, risquer un PV si l’on n’a pris le temps de remettre des sous dans la machine, arriver finalement en retard et se faire engueuler par son chef n’a pas grand-chose à voir avec les promesses publicitaires d’évasion et fait plutôt penser à une forme sournoise d’esclavage, si l’esclavage est défini comme la soumission à un joug auquel on ne peut pas se soustraire. (Prendre les transports en commun n’est pas toujours possible et souvent encore plus pénible : les escaliers de la station de métro Saint-Lazare à 9 heures du matin me font irrésistiblement penser à ceux du film de Fritz Lang, Metropolis, où s’enfoncent par colonnes serrées, les ouvriers de la ville basse voués à la servitude.)

Sortir de l’enfer des villes n’est guère plus enviable, car s’ouvre alors le règne des limitations en tous genres et du contrôle systématique. Les industriels nous proposent toujours des voitures dont les plus modestes dépassent toutes les 150 km/h et les plus grosses les 200 ou plus, alors que nous ne pourrons outrepasser le 90 sur les routes (bientôt le 80, semble-t-il) et le 130 sur les autoroutes (prochainement le 120 ?). On nous met dans les mains des outils qu’on nous interdit d’utiliser pleinement. On nous appâte, pour mieux nous frustrer. Quel sens cela a-t-il ?

Contrôle

Pour amender nos comportements, des machines, désormais, nous « amandent » automatiquement sans tenir compte du contexte routier et sans possibilité de s’expliquer devant un être humain. De plus en plus de routes sont équipées de caméras, nous sommes filmés aux péages et l’on peut nous suivre également à la trace grâce à nos paiements à ces mêmes péages (où il n’est quasiment plus possible de régler en espèces) ou dans les stations-service.

Nous devons aussi procéder tous les deux ans au contrôle technique obligatoire, quels que soient l’usage et l’usure de notre véhicule, même si nous ne roulons que 5 000 km par an.

J’entends bien qu’il s’agit de notre sécurité et je ne revendique évidemment pas le droit de rouler à tombeau ouvert dans une épave avec trois grammes d’alcool dans le sang. Sauf éventuels moments d’inattention, je respecte d’ailleurs scrupuleusement les limitations de vitesse et j’ai tous mes points de permis.

Je ne fais que constater l’obligation « citoyenne » de nous soumettre à une sécurité, sans doute nécessaire, mais qui s’oppose à notre liberté promise. Finalement, me semble-t-il, nous sommes de plus en plus « téléguidés » par nos automobiles, prisonniers de leur fonction économique et sociale et de leur fonctionnement technologique.

A l’intérieur même de notre habitacle, nous ne sommes plus les seuls maîtres à bord. L’ordinateur embarqué nous « assiste » dans les manœuvres, nous signale les moindres dysfonctionnements (qui ne sont plus réparables que par un garagiste agréé, disposant de la « valise » électronique de contrôle), nous sonne quand nous n’avons pas mis la ceinture et prend la main pour récupérer un dérapage. Le GPS choisit notre route et nous enjoint avec calme et constance de faire « demi-tour dès que possible » si nous ne suivons pas ses conseils. Les prototypes de voitures qui se conduisent toutes seules existent déjà.

Asservissement

Plus largement, dans notre système économique, l’industrie automobile représente un enjeu tel, avec ses fabricants, ses sous-traitants, ses garagistes, ses distributeurs d’essence, que nous sommes quasiment tous obligés de continuer à alimenter le marché. D’une part, notre société s’est organisée de façon à ce qu’il soit impossible, pour la plupart d’entre nous, de vivre et de travailler sans voiture. Peu de gens sont proches de leur lieu de travail, les magasins de proximité disparaissent, les transports en commun sont insuffisants dans de nombreux endroits. Tout a été fait pour le triomphe de l’auto.

Mais, d’autre part, le marché étant aujourd’hui saturé - les foyers sont tous équipés d’une ou deux voitures -, on invente des primes, des normes sécuritaires ou écologiques et d’inutiles sophistications techniques pour pousser à un renouvellement accéléré et faire tourner la machine à produire.

Aujourd’hui, la vraie liberté serait de pouvoir se passer de ce faux instrument de liberté qui s’est retourné contre nous et nous enchaîne à son usage. Pourtant, il n’est, malheureusement, que le plus visible des objets qui nous asservissent au lieu de nous servir, avec lesquels nous croyons gagner en puissance alors que nous perdons tout pouvoir sur eux. Car, dès lors que nous sommes incapables d’imaginer comment nous en séparer, tant au niveau individuel que collectif, cela signifie que ce sont eux, désormais qui nous gouvernent.

Claude-Jean Desvignes
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