Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Éclipse économique, ou quand l’offre pose un lapin à la demande

Assisterez-vous aujourd’hui à l’éclipse de soleil ? Moi pas. Et je le regrette. Ce n’est pas de mon fait, encore que… Mais je me rassure un peu en pensant que je ne suis sans doute pas le seul. Ce n’est pas grave. Rendez-vous en 2026.

« Vendredi 20 mars 2015, une éclipse partielle de soleil sera observable en France métropolitaine aux alentours de 9 h jusqu’à environ 12 h, selon le lieu d’observation. Le pourcentage de la surface du disque solaire occultée par la lune, ou degré d’obscuration, sera maximal aux alentours de 10 h 30 et atteindra un maximum de 80 % sur l’axe Brest-Lille ».

Nous allons donc vivre aujourd’hui un moment rare.« Le soleil a rendez-vous avec la lune », chantait Trenet. La dernière éclipse impressionnante à laquelle nous avons assisté en France, c’était il y a un bail ! Je me souviens exactement où j’étais à ce moment. Dans un village du Haut-Beaujolais, seul, dans la maison familiale.

Je me rappelle précisément où j’étais et ce que je faisais à ce moment-là, exactement comme le 11 septembre 2001, où je me trouvais – incrédule – devant mon écran d’ordinateur, dans les locaux de l’agence de communication qui m’employait alors.

Tout cela, je m’en souviens parfaitement. Précisément.

Une éclipse, comme un attentat, est un événement marquant. C’est ce que j’en déduis. Pour moi en tout cas. Et j’ai la prétention de croire que pour les autres, c’est aussi un peu la même chose.

Depuis une semaine, je pénètre dans les boutiques de tous les opticiens, buralistes et pharmaciens de l’agglomération lyonnaise qui se trouvent sur mon passage afin de trouver les fameuses lunettes dont l’usage s’avère indispensable pour que ma famille et moi assistions en toute sécurité à ce spectacle exceptionnel.

Depuis une semaine, je perds mon temps à m’arrêter ici et là, au détour d’une rue et puis d’une autre, en posant systématiquement la même question aux vendeurs que je rencontre, et en recevant en retour immanquablement la même réponse, à la fois amusée et agacée.

« Non ! »

Je ne peux m’empêcher de penser que tout cela est à la fois triste et incompréhensible.

Triste, car mes enfants n’assisteront donc pas à l’éclipse du 20 mars 2015. Comme beaucoup de leurs camarades d’ailleurs. Car faute de lunettes disponibles, et principe de précaution oblige, beaucoup d’enfants resteront confinés dans leur salle de classe, stores baissés. À croire que c’est le ciel qui nous tombera sur la tête !

Incompréhensible, car nous vivons dans une économie régie par la loi du marché ; une économie dans laquelle tout est bon pour faire du fric.

Pourquoi, une semaine avant l’événement, est-il impossible de se procurer le matériel nécessaire pour jouir du spectacle (gratuit) offert par la nature ?

Je ne comprends donc pas les raisons de cette occasion manquée qui devait se faire rencontrer offre et demande. Elles devaient coïncider, comme le soleil avec la lune. Eclipse économique, où l'offre a posé un lapin à la demande.

Une éclipse est un événement hautement prédictible et je m’étonne qu’un agent économique n’ait pas eu l’idée d’arroser massivement de ses produits toutes les officines de France et de Navarre, permettant ainsi aux personnes aussi négligentes que moi d’assister à ce spectacle merveilleux.

Je ne comprends pas qu’un entrepreneur n’ait pas eu l’idée de faire fabriquer pour quelques centimes d’euros des dispositifs de protection solaire[1], en Chine ou même en France, et de les revendre 5, 6, 7 euros, réalisant ainsi des marges plus que juteuses. Presque indécentes…

Le tout sans communication particulière, ni actions marketing ou commerciales élaborées.

Sans mobiliser de talents particuliers.

Même à un prix élevé, l’imbécile que je suis les aurait sans doute achetées, ces satanées[2] lunettes !

Un joli coup, que l’on peut évaluer pifométriquement à quelques millions d’euros… Car des imbéciles comme moi, il y en a vraisemblablement quelques centaines de milliers chez nous. Au minimum…

« One shot. Take the money and run ! », résument admirablement les Américains.

Il y a sans doute quelque chose qui m’échappe… Ce qui est sûr, c’est que cette affaire-là m’a échappée.

À la prochaine éclipse prévue, le 12 août 2026, je serai dans les starting-blocks.

Mais pour l’heure, envisageons les choses du bon côté. Positivons. Car il y a un enseignement rassurant et même motivant dans cette malheureuse histoire. Preuve est faite aujourd’hui qu’il y a encore possibilité, pour une entreprise, de gagner de l’argent en France sans être trop innovante. Et, pour un entrepreneur, de tirer les marrons du feu sans être particulièrement génial, industrieux ou bosseur.

De tirer son épingle du jeu économique sans être un cador du digital ou un aficionado de l’innovation disruptive.

Juste en étant un peu malin.

Il est toujours bon de le rappeler : un entrepreneur est avant tout quelqu’un qui sait saisir le Kairos[3].

C'est un opportuniste.

Qui réussira, pour peu qu’il daigne lever les yeux vers le ciel…



[1]Répondant bien sûr strictement aux dispositions prévues par la directive européenne 89 / 686 / CEE relative aux équipements de protection individuels, et portant bien évidemment le marquage CE de conformité.

[2] J’avoue que cet adjectif n’est pas celui auquel je pense au moment où j’écris ces lignes.

[3]Kairos, ce dieu grec dont la particularité est d’avoir une petite touffe de cheveux sur le crâne. À son passage, trois possibilités. 1 - Il peut passer tout simplement inaperçu. 2 - Nous pouvons le voir mais l’ignorer. 3 - Nous réussissons à saisir sa touffe de cheveux.

Lionel Meneghin
Le 20-03-2015
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