Juillet 2018

Coopération : l’art et la matière


J’ai eu récemment l’occasion de visiter les ateliers d’un artisan d’art, vitrailliste de son état. Il s’agit bien à la fois d’art et d’artisanat puisque cet atelier, France Vitrail International, ne se contente pas de restaurer des vitraux anciens. Son maître verrier, Éric Bonte, en crée régulièrement de nouveaux. Il est notamment le spécialiste mondial des coupoles en verre qui sont particulièrement appréciées des pays du Golfe, un marché rentable qui lui permet d’avoir, semble-t-il, une entreprise relativement prospère[1].

Ces dômes qui peuvent mesurer de 6 à 13 mètres de diamètre sont magnifiques. L’artiste y joue merveilleusement avec la lumière et il était passionnant de voir comment ce travail de vitrailliste met une technique de haut niveau au service de la créativité ou, plus exactement, associe l’inventivité technique à l’inventivité artistique.

Mais, en tant que chef d’entreprise, une autre chose m’a frappé, c’était le fonctionnement même de cet atelier où travaillent une dizaine de personnes. Une coupole était en train de se construire, dans une certaine urgence, puisqu’elle devait être exposée quelques semaines plus tard. Pourtant chacun s’activait calmement, sans avoir besoin d’ordres, sachant ce qu’il avait à faire pour compléter le puzzle des vitraux à monter. L’ambiance était tranquille et joyeuse, chacun, si nécessaire, restant disponible pour donner un coup de main aux autres pour un travail plus délicat. Le défi de cette nouvelle coupole était important, mais on savait qu’on allait y arriver. Le maître verrier lui-même n’avait pas d’inquiétude sur l’aboutissement du projet.

Confiance

Cette confiance était d’autant plus remarquable que cette petite équipe aurait pu paraître quelque peu hétéroclite à certains, ceux qui ne recrutent que des diplômés et des spécialistes : quasiment autant de nationalités que d’individus - mais tous se comprenaient dans un français approximatif -, et l’habileté de leurs mains pour seule peau d’âne. Quant à leur connaissance des vitraux, elle se limitait au départ, pour la plupart, à ceux qu’ils avaient vus dans les églises.

Tout ce petit monde, pourtant, réalisait avec passion et compétence une œuvre que chacun de son côté aurait sans doute été incapable d’imaginer. Mais quelqu’un, le maître verrier, les avait choisis pour ce qu’ils étaient, d’habiles ouvriers, capables de penser avec leurs mains, et leur avait fait confiance. Eux lui rendaient cette confiance en s’engageant dans ce qu’ils vivaient comme un projet commun, non seulement l’œuvre en cours mais aussi l’entreprise elle-même.

La coupole sur laquelle ils s’activaient, justement, n’était pas une commande. Mais comme l’entreprise se porte bien, son responsable a pris pour règle de ne pas mettre ses collaborateurs en chômage technique. Entre deux commandes, il les fait ainsi travailler à des créations personnelles pour continuer de faire tourner l’atelier. Charge à lui, après, de trouver à vendre ces créations, ce qui, dit-il, ne pose pas de problèmes.

Dialogue

Cette petite entreprise fonctionne donc de manière totalement contraire à toutes les règles habituellement admises par la vulgate managériale. Et pourtant, elle tourne ! Elle gagne de l’argent en produisant des œuvres d’art ! D’où vient sa réussite ?

C’est en lisant un entretien[2] avec Richard Sennett, sociologue spécialiste de la ville et du travail, que j’ai compris l’une des clés de son succès. Il repose sur la coopération telle que la définit celui-ci : non pas au sens où on l’entend habituellement d’une mise en commun des moyens de chacun au service d’un but, mais la recherche d’un dialogue qui permet de se comprendre et de créer des relations entre les individus. « La coopération n’est pas, pour moi, dit-il, l’art de se mettre d’accord, mais plutôt de savoir écouter et de savoir vivre le désaccord. » Autrement dit, une fois de plus, l’important est moins le but que le chemin et la manière de cheminer ensemble. Pour que ça marche, il ne faut pas tous marcher du même pas, mais s’adapter, cahin-caha, aux pas des autres.

De ce que j’ai pu en observer (je n’ai pas eu le loisir d’une étude approfondie), c’est cette qualité des relations qui, à mon sens, fait la force de France Vitrail International, tout autant que le savoir-faire de chacun. C’est grâce à elle que se résolvent toutes les difficultés, matérielles et techniques, qui ne manquent pas de se présenter, comme dans toute entreprise : la solution naît ici du dialogue et de l’échange, là où souvent, ailleurs, elle est imposée d’en haut.

Dérive

Malheureusement, ce bénéfique esprit de coopération est aujourd’hui disqualifié, comme le souligne encore Richard Sennett. Il est menacé par la compétition à outrance, « nous-contre eux », et par la collusion et les coalitions, autres formes du nous-contre eux. « Dans les entreprises, développe le sociologue, tout est fait pour affaiblir les cultures de métier ou pour distendre les attachements des salariés à l’entreprise et des travailleurs entre eux : le travail précaire, des stratégies à court terme, des emplois définis uniquement par des tâches, l’injonction à la mobilité dans les carrières, les constants changements d’équipes, etc. Le travail rompt les liens et crée un monde superficiel. La coopération, alors, se réduit au sourire de celui qui vous vire. » Toutes ces méthodes de management que l’on croit efficace dans la plupart des entreprises sont en réalité largement contre-productives sur le long terme. Mais, sans doute, ça n’a guère d’importance puisque nous vivons dans le court terme…

Le plus grave, c’est qu’au fond, Richard Sennett ne fait que rappeler l’essence même de l’entreprise. Cette institution a été créée par les hommes, à l’origine, non pas pour se faire la guerre par une concurrence acharnée et, au bout du compte, asservir ceux qu’elle devait servir, mais pour faire ensemble ce qu’ils n’étaient pas capables de faire seuls. Le fondement de l’entreprise des hommes, c’est bien la coopération : travailler ensemble, quelles que soient nos différences, pour tisser des liens et améliorer notre condition commune, et non lutter les uns contre les autres. Pourquoi avons-nous dérivé si loin de cette aspiration originelle ?



[1] Mais France Vitrail travaille de manière œcuménique aussi bien pour des églises que pour des moquées ou des synagogues ou encore des lieux profanes.

[2] Dans Philosophie magazine, n°87, mars 2015, pp. 70 sqq.

Claude-Jean Desvignes
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