Juillet 2018


La route en lacets qui monte

Pour Emile Chartier dit Alain, l’homme progresse ou pas à partir de ses propres forces, de sa volonté et de son intelligence. C’est ce qui lui permet de dompter la nature.

La route en lacets qui monte. Belle image du progrès qui est de Renan[1], et que Romain Rolland[2] a recueillie. Mais pourtant elle ne me semble pas bonne ; elle date d’un temps où l’intelligence, en beaucoup, avait pris le parti d’attendre, par trop contempler. Ce que je vois de faux, en cette image, c’est cette route tracée d’avance et qui monte toujours ; cela veut dire que l’empire des sots et des violents nous pousse encore vers une plus grande perfection, quelles que soient les apparences ; et qu’en bref l’humanité marche à son destin par tous moyens, et souvent fouettée et humiliée, mais avançant toujours. Le bon et le méchant, le sage et le fou poussent dans le même sens, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou non. Je reconnais ici le grand jeu des dieux supérieurs, qui font que tout serve leurs desseins. Mais grand merci. Je n’aimerais point cette mécanique, si j’y croyais. Tolstoï[3] aime aussi à se connaître lui-même comme un faible atome en de grands tourbillons. Et Pangloss[4], avant ceux-là, louait la Providence, de ce qu’elle fait sortir un petit bien de tant de maux. Pour moi, je ne puis croire à un progrès fatal ; je ne m’y fierais point. Je vois l’homme nu et seul sur sa planète voyageuse, et faisant son destin à chaque moment ; mauvais destin s’il s’abandonne bon destin aussitôt, dès que l’homme se reprend.Suivant Comte[5] en cela, je chercherais une meilleure image de nos luttes, de nos fautes et de nos victoires. Si vous avez quelquefois observé une barque de pêche, quand elle navigue contre le vent, ses détours, ses ruses, son chemin brisé, vous savez bien ce que c’est que vouloir. Car cet océan ne nous veut rien, ni mal ni bien ; il n’est ni ennemi ni secourable. Tous les hommes morts, et toute vie éteinte, il s’agiterait encore ; et ce vent, de même, soufflerait selon le soleil ; forces impitoyables et irréprochables ; la vague suit le vent et la lune, selon le poids et la mobilité de l’eau ; ce vent mesure le froid et le chaud. Danse et course selon des lois invariables. Et pareillement la planche s’élève et s’abaisse selon la densité, d’après cette invariable loi que chaque goutte d’eau est portée par les autres. Et si je tends une voile au vent, le vent la repousse selon l’angle ; et si je tiens une planche en travers du flot, le flot la pousse aussi, comme le flot s’ouvre au tranchant de la quille et résiste sur son travers. D’après quoi, tout cela observé, l’homme se risque, oriente sa voile par le mât, les vergues et les cordages, appuie son gouvernail au flot courant, gagne un peu de chemin par sa marche oblique, vire et recommence. Avançant contre le vent par la force même du vent.Quand j’étais petit, et avant que j’eusse vu la mer, je croyais que les barques allaient toujours où le vent les poussait. Aussi, lorsque je vis comment l’homme de barre en usait avec les lois invariables et bridait le vent, je ne pris point coutume pour raison ; il fallut comprendre. Le vrai dieu m’apparut, et je le nommai volonté. En même temps se montra la puissance et le véritable usage de l’intelligence subordonnée. La rame, le moulin, la pioche, le levier, l’arc, la fronde, tous les outils et toutes les machines me ramenaient là ; je voyais les idées à l’œuvre, et la nature aveugle gouvernée par le dompteur de chevaux. C’est pourquoi je n’attends rien de ces grandes forces, aussi bien humaines, sur lesquelles danse notre barque. Il s’agit premièrement de vouloir contre les forces ; et deuxièmement il faut observer comment elles poussent, et selon quelles invariables lois. Plus je les sens aveugles et sans dessein aucun, mieux je m’y appuie ; fortes, infatigables, bien plus puissantes que moi, elles ne me porteront que mieux là où je veux aller. Si je vire mal, c’est ma faute. La moindre erreur se paye ; et par oubli seulement de vouloir, me voilà épave pour un moment ; mais le moindre savoir joint à l’invincible obstination me donne aussitôt puissance. Ce monstre tueur d’hommes, je ne l’appelle ni dieu ni diable ; je veux seulement lui passer la bride.


[1]1823-1892, écrivain, historien et philologue français.

[2] 1866-1944, écrivain français.

[3] 1828-1910, écrivain russe.

[4] C’est le précepteur du conte philosophique de Voltaire (1694-1778), Candide (1759).

[5] 1798-1857, philosophe français.


Alain, Vigiles de l’esprit (1942), I La ruse de l’homme, 25 mai 1921

Alain
Le 8-05-2015
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