Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Les dirigeants, les experts et le prince charmant

J’ai la chance pour mon travail de rencontrer de nombreux chefs d’entreprise. Vous me direz que quand on est rédacteur en chef d’un magazine nommé Dirigeant, c’est préférable. Je rencontre des dirigeants de petites, moyennes, ou grandes entreprises. Des gens que je qualifierais, sans flatterie aucune, de plutôt intelligents.

Par « intelligents », je veux dire des gens qui se laissent difficilement berner. Des femmes et des hommes dotés d’un solide bon sens, rompus à la négociation et parfois au conflit. Certains d’entre eux ont créé, vendu, racheté d’autres entreprises. Ils ont vécu l’épreuve de licencier ou de déposer le bilan. Ils ont su rebondir et se remettre en question, démontrant une force morale remarquable. Presque tous ont eu des expériences de vie intenses. Expériences au cours desquelles ils ont démontré leur capacité à gérer des situations délicates.Ils ont souvent fait montre de leur faculté à analyser les faits et les données pour se forger un avis et prendre les décisions qui s’imposaient.

Bref, tout ça pour vous dire que les gens dont je vous parle ne sont pas des perdreaux de l’année. Ou des lapereaux de trois semaines, selon que l’on préfère les animaux à poils ou à plumes.

J’ai également la chance d’approcher de nombreux chercheurs en sciences économiques et sociales. Des individus pour la plupart objectivement brillants. Docteur, professeur, agrégé… Des titres qui imposent le respect et qui labélisent le fait qu’avec eux, nous n’avons pas affaire à des imbéciles. Certains remplissent régulièrement les colonnes de grands journaux de leurs réflexions affûtées, ou fréquentent les studios de radio ou les plateaux télé. Certains conseillent même plus ou moins officiellement nos dirigeants politiques.

Bref, je vous parle d’individus cérébralement plutôt bien câblés. De personnes averties, dont l’expertise n’est plus à prouver. Des sachants qui ont l’oreille des dieux qui nous gouvernent.

Beaucoup de ces chefs d’entreprises et de ces experts – certes d’obédience libérale — déplorent l’état actuel du pays et sont unanimes sur les réformes à engager pour remettre la France sur de bons rails. Réduction de la dette, baisse du coût du travail et de la fiscalité, réduction des déficits et de la dépense publics, refonte globale du système social… Ils prônent l’austérité, ou au moins la rigueur. Certains, plus modérés, en appellent simplement à un usage responsable des deniers publics allié à une saine modernisation de notre modèle social.

Un diagnostic de bon sens, que je partage d’ailleurs dans les grandes lignes.

Beaucoup d’entre eux sont également d’accord sur l’incapacité de notre système actuel à se réformer de lui-même. La faute aux politiques, déconnectés du quotidien de nos concitoyens et dont le seul horizon est celui de leur réélection.

Alors que faire pour sortir de l’impasse ?

Ces dirigeants et experts s’entendent sur le fait que la solution résiderait dans l’accession au pouvoir d’une personnalité non partisane, au-dessus de la mêlée[1], qui appliquerait enfin le programme pour lequel elle a été élue.

Un personnage qui ne viserait pas sa réélection, puisqu’il ne pourrait être réélu, compte tenu de l’impopularité des réformes engagées[2]. Une femme ou un homme, seul(e) contre tous les syndicats, lobbys, élus et autres apparatchiks.

Une figure intègre et désintéressée qui mettrait un grand coup de pied dans la fourmilière, puis s’éclipserait. Quelqu’un qui « ferait le job » et s’en irait, avec pour seule récompense le sentiment du devoir accompli.

Le courage incarné.

Un héros politique qui se donnerait pour ambition d’entrer dans les livres de la grande Histoire, plutôt que de continuer à grenouiller dans le marais des petites histoires politiciennes.

Une sorte de Schröder français. Puisque le nom de l’ancien chancelier allemand est régulièrement évoqué.

Ou mieux, un nouveau Général de Gaulle.

Rien que ça !

Ce discours, je l’entends depuis longtemps. Je l’entends de plus en plus.

Plus ce personnage messianique tarde à arriver, et plus j’entends ce discours.

Je suis étonné que beaucoup de ceux qui forment l’élite économique et intellectuelle de notre pays soient toujours à la recherche du prince charmant. Que des personnes aussi avisées soient encore en quête d’une figure rédemptrice.

D'un sauveur, qui viendra nous apporter ce bonheur auquel nous aspirons tant : la croissance et le plein emploi.

Mais en attendant que le prince charmant vienne frapper à la porte du château et que quelqu’un daigne lui ouvrir, que faisons-nous ? À supposer que notre bienfaiteur soit déjà né et que la conjonction des planètes lui assure une pleine réussite dans la réalisation de la destinée qui est sienne, dans quelle direction tourner notre énergie en attendant son avènement ?

Je suis étonné de constater que beaucoup de ceux qui ne croient pas ou plus au Père Noël de l’État Providence en soient à espérer l’arrivée d’un hypothétique prince charmant.

« Un jour mon prince viendra… », dit la chanson. Prenons notre mal en patience. Prions pour que celui-ci ne nous pose pas un lapin, ou ne nous déçoive encore. Car ceux qui se sont déjà présentés à la porte du château n’avaient du prince charmant que les habits.

Ils sont entrés pourtant. La suite de l’histoire, on la connaît… Et elle n’a rien d’un conte de fées.

« Un jour mon prince viendra… »

Ou pas !

Je crains qu’il nous faille malheureusement nous tourner vers un plan B.

Au cas où…

Et ce dès aujourd’hui.



[1] Pour ne pas dire « des parti(e)s ».

[2] On peut se demander d’ailleurs comment une telle personne pourrait être seulement élue.

Lionel Meneghin
Le 7-04-2015
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