Novembre 2018


Une petite course en taxi...

Polémique en avril, la directrice de l’INA dépense 40 000 euros de taxi en 10 mois, dont 6700 euros pour son fils. Une maladresse, se défend-elle – maladroitement – avant d’être poussée à la démission par la ministre de la Culture, non sans rembourser ses folles courses. Ouf ! dirons-nous, après avoir vilipendé ses élites qui se croient tout permis. Ouf ? Vraiment ?

Évidemment, ce billet n’est pas une plaidoirie en faveur d’Agnès Saal ; tout juste me permettrai-je de plaindre une femme qui, en plus de ses déplacements dans sa voiture avec chauffeur, doit passer des heures dans des voitures : 100 euros par jour de taxi, ça en fait des kilomètres… Avec moins de sarcasmes, je trouve qu’il y a quelque chose de pathétique, à la lecture de sa fiche sur Wikipedia [1], à voir toute une carrière se solder par cette stupide histoire ; que sais-je de ses succès ou ses insuccès durant toutes ces années, que m’en disent les rapporteurs de la polémique ? Rien.

Ce qui m’intéresse ici, c’est ce que dit de nous et de notre société cette histoire à la fois de désinvolture, peut-être d’arrogance, et de flingage médiatique.

Et pour cela, je me propose de m’appuyer sur les deux sujets d’étonnement que je rapporte ci-dessus. Quelque 100 euros de taxi par jour, en plus des déplacements avec sa voiture avec chauffeur, c’est-à-dire en dehors des heures ouvrées. Cela suppose une vie tellement éloignée de la mienne que je peine à l’imaginer. Même en imaginant que certains déplacements sont privés : qui voudrait continuer à hanter la banquette arrière des taxis après y avoir passé un temps considérable pour le travail ? Je me figure qu’il s’agit de se déplacer d’une mondanité à une autre, cocktail, réception, mais aussi conseil d’administration, réunion, c’est tout un, différentes déclinaisons d’une même chose : du lien social ; le taxi finalement, c’est le privé, le lieu de solitude, voire peut-être le temps du travail de réflexion, à moins qu’il ne tienne lieu de cabine téléphonique.

Bref, tout ceci pour arriver à cette bête question : de quoi est faite la vie de nos élites ? Ce temps considérable passé en voiture ne serait-il pas la conséquence inévitable d’un mode de vie ? D’ailleurs, comment font les autres ? Quelles sont les notes de taxi des ministres, des chefs de cabinet, de tous ceux qui participent à la marche des services publics ? Je n’en sais rien et je n’en ai rien lu récemment ; d’ailleurs, je ne lis plus rien du tout depuis que cette carrière brillante a été réduite à une histoire de notes de frais. La brutalité de la chute elle-même nous interroge, même si nous sommes depuis longtemps accoutumés au zapping médiatique. Serait-ce qu’il s’agit de ne pas laisser le voile se lever, à l’occasion de cette fuite-là ?

En nous offusquant de la conduite de cette femme, nous nous privons de regarder plus avant ; telle un bouc émissaire, chargée d’une faute impardonnable, son renvoi dans le désert (médiatique) nous rassure tous à peu de frais.

Alors, oui, c’est de l’argent gaspillé ; oui, cette situation n’est pas tolérable ; oui, elle est même indécente pour tous ceux qui peinent à boucler les fins de mois. Mais juger cette femme, c’est clore le dossier ; clore le dossier, c’est se priver de chercher les racines du problème. Et se condamner à d’éternelles répétitions.


[1]http://fr.wikipedia.org/wiki/Agnès_Saal


Laurent Quivogne
Le 30-04-2015
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