Juillet 2018

Lunettes à tout prix

J’ai lu récemment dans la presse qu’un professeur de physique allemand, Martin Aufmuth, avait conçu une paire de lunettes dont le prix de revient est de moins d’un euro. Choqué d’apprendre que 150 millions de personnes dans le monde n’avaient pas les moyens de s’acheter cette prothèse visuelle pour nous banale et vivaient, de ce fait, une vie encore plus difficile que les autres, il s’est attaqué à la question. Il a inventé un système simple et complet qui permet à des opticiens locaux formés en quelques jours de fabriquer ces lunettes très résistantes (montures en acier et verres en polycarbonate) pour une somme, donc, extrêmement faible, qu’ils revendent entre deux et sept dollars. En même temps qu’il aide à résoudre un problème de santé, Martin Aufmuth crée ainsi une activité économique non négligeable dans des pays déshérités (voir le site onedollarglasses).

Low cost intelligent

C’est le genre d’initiative qui permet de ne pas totalement désespérer de l’égoïsme de notre monde essentiellement régi par la cupidité. Du low cost intelligent et utile totalement opposé aux autres formes de low cost, nées dans nos économies saturées, dont le but est de pousser les individus à consommer toujours plus de services ou de biens dont ils n’ont pas réellement besoin, sous prétexte qu’ils sont moins chers. J’aimerais d’ailleurs qu’on m’explique comment ses promoteurs gagnent autant d’argent en prétendant pratiquer les prix les plus bas prétendument à notre avantage. Le low cost des compagnies aériennes ou de la grande distribution est en réalité un instrument de destruction à petit feu de nos économies : il nous donne du « pouvoir d’achat » aujourd’hui en rognant, par la pression sur les salaires, sur celui de demain.

Le low cost de Martin Aufmuth au contraire permet à ceux qui en ont besoin d’acquérir des biens indispensables et de développer en même temps des métiers utiles, grâce à des technologies avancées. Là encore, il ne s’agit pas de nous refiler la montre connectée à 500 euros qui compte les battements de votre cœur ou la dernière plaque de cuisson qui vous siffle si vous oubliez le lait sur le feu, objets dont la nécessité reste à démontrer, mais de répondre à une vraie demande sanitaire et sociale. La technologie, ici, ne cherche pas à flatter l’ego d’individus à l’ipséité adipeuse, mais à apporter du mieux-être à des centaines de milliers de personnes.

Technologies désintéressées

On se prend à rêver, d’ailleurs, d’une recherche scientifique et technologique dont la puissance soit mise au service de la résolution des problèmes réels et véritablement importants auxquels notre humanité est confrontée : la faim, l’accès à l’eau, l’éducation, la santé publique, le dérèglement climatique… Il ne fait aucun doute que si nous mettions autant d’énergie et d’intelligence à nous attaquer à ces difficultés concrètes qu’à inventer un monde virtuel rempli d’objets virtuels, essentiellement destinés à générer toujours plus de profit pour toujours moins de bénéficiaires, nous parviendrions à les surmonter.

Rêve naïf, évidemment. Notre technologie, voire notre recherche scientifique, dont nous sommes si fiers, sont quasi totalement soumises aux lois du profit. Seules, effectivement quelques initiatives isolées, venant d’individus désintéressés de l’argent, mais intéressés par les autres, sortent de ce schéma financier. Et si elles sont finalement assez nombreuses, apportant ça et là quelques lueurs d’espoir, elles restent noyées dans l’océan des pseudo-inventions aux seules finalités lucratives.

C’est bien pourquoi ces lunettes à un euro n’ont pas été développées par ceux qui auraient été a priori les mieux placés pour les imaginer : les opticiens. Ah, si, pardon, il y a un fou (qui se vend comme tel) qui y avait pensé et qui proposait des lunettes à un euro[1]. Mais c’était la deuxième paire ! Il fallait d’abord acheter la première à un prix tout à fait conséquent. Du bon vieux marketing de l’offre pour gonfler artificiellement la demande. Tu entres chez l’opticien pour acheter une paire de lunettes et tu ressors avec deux. Et comme la deuxième a évidemment des verres et une monture de moins bonne qualité, tu la mets de côté et tu ne t’en sers pas. Mais, bon, tu l’as eue gratuite ou presque, tu ne vas pas te plaindre. Et tu pourras la refourguer à une association qui l’enverra aux nécessiteux du tiers-monde. Elle ne sera pas vraiment adaptée à leur vue, mais ils ne vont quand même pas se plaindre de pouvoir bénéficier de tout ce que nous ne voulons plus : nos vieux ordinateurs, nos portables périmés, nos télés dépassées et nos bésicles déclassées.

Surenchère des prix

On comprend le risque qu’auraient couru les opticiens en créant des lunettes vraiment moins chères que celles qu’ils nous proposent dans leurs belles boutiques à un prix moyen de 200 euros pour les plus simples et 500 euros pour celles à verres progressifs, voire beaucoup plus si on choisit une monture Dior, Armani ou Chanel. Ils casseraient un juteux marché où ils réalisent entre 200 et 300 pour cent de marge sur les produits qu’ils vendent.

On juge souvent dérisoire le niveau de remboursement des lunettes par la sécurité sociale, sur la base d’une trentaine d’euros pour les montures et de 2 à 25 euros pour les verres selon leur force[2]. Mais au fond il est assez proche du prix de revient réel de l’objet. C’est donc moins le taux de remboursement qui est ridicule que la surenchère des prix pratiquée par le commerce de la vue.

Sans demander aux opticiens de se lancer dans le low cost, on aimerait qu’ils offrent des prix plus raisonnables surtout en ces périodes difficiles où, même chez nous, certains se privent de bien voir, faute de moyens suffisants. Sinon, il se pourrait que les lunettes du professeur Aufmuth viennent ici aussi les rappeler à l’ordre sur leurs excès.



[1] Après, talonné par la concurrence, il a proposé la troisième gratuite. Je ne sais plus où en en est de ces promotions attrape-nigaud.

[2] Pour une raison que j’ignore, les sommes sont un peu plus élevées pour les verres des moins de 18 ans, comme si voir clairement était moins important au-delà de cet âge.

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
3 commentaires
Voir les commentaires
Powered by Walabiz