Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Dirigeant, tu es un pervers narcissique !

Jack Nicholson dans le terrifiant "Shining"
Tu es un pervers narcissique. Oui, toi lecteur, si tu es dirigeant, je suis au regret de t'annoncer que tu souffres d'une dangereuse pathologie mentale. Ce n’est pas une accusation, encore moins une insulte. Juste un constat. Mieux : un diagnostic médical.

Car c’est l’un des beaux esprits de l’époque qui l’affirme. Boris Cyrulnik himself. Psychanalyste et psychiatre, l’heureux papa du concept de résilience.

Tu es un pervers narcissique, et quand j’affirme cela, je ne m’appuie donc pas sur les propos peu objectifs de ton délégué syndical ou sur les confidences de ton assistante de direction. Non. Je fonde mon avis sur l’expertise d’une sommité. Un ponte pour qui les psychopathologies n’ont aucun secret.

Je m’explique. Dans une vidéo postée par l’ineffable journal satirique Siné Hebdo, Boris Cyrulnik et Guy Bedos dissertent gaiement sur le profil psychologique des hommes ou des femmes politiques. Bedos pose clairement la question. Sarkozy, Berlusconi, Poutine sont-ils des pervers narcissiques ?

Cela ne fait guère de doute pour nos deux compères. Et notre psychiatre de généraliser : « Je pense même qu’on ne peut pas arriver à un poste à responsabilité si on a trop d’empathie. Pervers narcissique, c’est-à-dire seul compte moi. Les autres ne sont pas des vraies personnes, ce sont des pantins, des ombres. S’ils souffrent, ce n’est pas très grave. Ce qui compte c’est ma carrière, mon épanouissement ».

Tout cela me laisse perplexe.

On prend en effet trois exemples caricaturaux à partir desquels on accrédite une thèse douteuse : à un certain niveau, ceux qui exercent un pouvoir sont des psychopathes insensibles à la souffrance d’autrui.

Le tout à l'égo. « Seul compte moi ».

Je m'interroge. Réformer un pays en prenant des décisions difficiles mais nécessaires, est-ce la manifestation clinique d'une maladie mentale chez nos responsables politiques ? Les personnes qui font les frais de ces mesures (légitimes ou pas) sont-elles victimes de psychopathes ?

Gouverner, c’est choisir. C’est, pour être plus précis, avoir le courage de choisir et d’assumer ses choix. Le courage politique n'est-il alors que l'autre nom de la perversité narcissique ?

J'avoue avoir du mal à adhérer pleinement au raisonnement de Boris Cyrulnik.

Le dirigeant d’entreprise est un homme politique, au sens où il exerce un pouvoir. Il peut être contraint de licencier pour essayer de sauver l’entreprise... ou pour faire bondir son cours de bourse. Dans le premier cas, le dirigeant se résout tristement à un mal nécessaire ; dans l’autre, il ne pense qu’à lui et aux juteux bénéficices de l’opération. Dans les deux cas, des femmes et des hommes « restent sur le carreau » et c’est évidemment dramatique. Pour autant, ces dirigeants se ressemblent-ils ? Sont-ils fous ? Et, dans l'affirmative, sont-ils alors responsables de leurs actes ?

Piètre explication, me semble-t-il, que celle qui invoque le pervers narcissique. Explication qui met tous ceux qui font usage de leur pouvoir sur un pied d'égalité, indistinctement.

Les considérations de Boris Cyrulnik me rappellent la thèse de l’économiste et philosophe Frédéric Lordon dans son livre Capitalisme, désir et servitude. Une lecture spinoziste de Marx au service d'une thèse que je vous résume ici. Loin d’être rationnel, le capitalisme pour Lordon est une machine à désirs. Une machine mue par un désir en particulier, celui de l’entrepreneur. Dans l’effort qui tend vers la réalisation de son désir, l’entrepreneur est libre de faire. Mais à un moment, pour satisfaire son propre désir, il a besoin de s’adjoindre d’autres désirs que le sien. C’est le passage du faire au faire-faire. Passage qui nécessite l’alignement de désirs tiers sur celui de l’entrepreneur. Ce tour de force est une soumission consentie, nommée salariat. C’est exactement que Marx nommait aliénation. À la fois déviation et dépossession.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur ? Celui qui se sert de l’autre pour assouvir son désir personnel.

C’est également — ô surprise — la définition courante du pervers narcissique.

Drôle de coïncidence.

Tout cela m’inspire deux réflexions.

Constatons d’abord qu'utilisé comme il l'est aujourd'hui, le concept de pervers narcissique est « gros comme une dent creuse », pour reprendre une expression de Deleuze. C’est davantage une bonne grosse notion fourre-tout, employée à l’emporte-pièce. Aujourd’hui, les pervers narcissiques manipulateurs sont à la mode. Ils servent d'arguments faciles et simplistes pour expliquer beaucoup de phénomènes dans nos vies personnelles et professionnelles. Or, en psychopathologie, l’expression « pervers narcissique » renvoie à une définition bien précise, à une réalité bien balisée. Efforçons-nous donc de na pas l'employer à tort et à travers sur tout et n'importe quoi..

Enfin, pour enfoncer le clou du simplisme, il serait peut-être judicieux d’arrêter de tout psychologiser pour poser les problèmes en termes politiques. Une fois posée la grossière grille de lecture qui voit s’opposer le fou à la personne saine d'esprit, le bourreau à la victime, le gentil au méchant, nous disposons d’un lénifiant prêt-à-penser qui nous empêche d’éclairer les vraies questions. Plutôt que jouer les psychologues de comptoir en posant hâtivement un diagnostic sur la santé mentale de ceux qui exercent le pouvoir (et aussi les responsabilités), pensons les difficultés inhérentes à l’acte de décider. Et rappelons que la décision, quand elle engage la destinée d’une nation ou plus modestement celle d’une entreprise, vise avant tout à résoudre des problèmes, non à contenter tout le monde. Ceux qui oublient cela se condamnent au populisme ou à l’inaction.

Pervers narcissique : en deux mots tout est plié et expédié, alors qu’il y aurait tant à dire...

Lionel Meneghin
Le 3-08-2016
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