Novembre 2018

Économistes chamans et salaires low cost


Je suis tombé hier soir sur une émission de débat bien connue à la télévision, et d’ailleurs, à mon sens, de bonne qualité : « C dans l’air ». J’y suis arrivé en cours de route. Quatre économistes, fréquemment invités sur ce plateau, y discouraient autour de la croissance magiquement (un peu) revenue dans notre pays. Leur discours, brillant, documenté, argumenté, plein d’humour parfois, m’a terrifié et mis en colère.

Je m’interroge ce matin sur les motifs de cette colère froide qui s’est emparée de moi. Ces gens semblaient dire des choses sensées, raisonnables, voire incontestables, sur lesquelles tout le monde devrait pouvoir s’accorder. En réalité, je pense que ce qu’ils racontaient relevait plutôt de la fable ou du mythe, le mythe que se transmettent entre eux les économistes pour expliquer le monde tel qu’il va. Le mythe qui justifie leurs croyances, les injustices sociales et les turpitudes financières.

A mes yeux, leur « vision » du monde n’est pas plus fondée sur la réalité que celle d’un sorcier amérindien ou d’un chaman sibérien. Peut-être même moins, car ces derniers, eux, sont inspirés par des observations concrètes de la nature qu’ils interprètent en signes. Les premiers, à l’opposé, n’observent que des signes, des symboles dont ils pensent qu’ils reflètent la nature humaine. Pour eux, la réalité n’a de sens qu’à travers des chiffres, des taux, des pourcentages, des points de PIB et autres ratios en tous genres.

Panacée empoisonnée

Ainsi, l’un de ces doctes docteurs, savant parmi les sachants, répétait-il à l’envi, comme une antienne religieuse, qu’un des meilleurs moyens pour relancer la compétitivité de nos entreprises était de pratiquer des « salaires low cost[1] » qu’il situait, si j’ai bien compris, autour d’un demi-Smic. A l’entendre, les salaires low cost étaient la panacée, le remède à tous nos maux et nous ne pourrions pas y échapper. Pour preuve, les Allemands, les Étatsuniens et d’autres l’avaient mis en place et ils retrouvaient la croissance (pas tant que ça pour les Allemands, mais comme l’idée est bien ancrée que les Allemands[2] font toujours mieux que nous, on estime a priori qu’ils ont une meilleure croissance).

Techniquement, ce distingué professeur, qui doit émarger à 10 ou 15 fois le Smic, a certainement raison. Si toutes les entreprises françaises se mettent à payer leurs employés au tarif chinois, ou mieux encore birman ou éthiopien, en supprimant au passage toutes les charges sociales, il est certain qu’elles vont retrouver de la compétitivité. Il faudrait que j’y songe pour la mienne.

Concrètement, qui ne voit que le « pharmakon[3] » proposé est surtout un poison ? Qui ne voit que cette recette économique apparemment efficace est socialement intenable ? Comment vivre avec 500 euros mensuels, somme qui dans certaines villes ne couvre même pas le prix d’un loyer ? Et ne sait-il pas, ce spécialiste ès sciences économiques plongé dans ses calculs, que si on ne paye plus les salariés, on n’aura plus personne pour acheter les produits redevenus très compétitifs de nos entreprises. Ce n’est pas avec 500 euros par mois qu’ils pourront se payer des voitures, même low cost. Cela paraît tellement évident que je me demande pourquoi il faut le rappeler sans cesse[4].

Théorie en trompe-l’œil

Un autre exemple du caractère déconnecté des commentaires de nos économistes est venu de la situation de l’Irlande. Un reportage de cette même émission montrait qu’après la crise de 2008 et des années suivantes qui avait plombé le PIB de près de 20 % et porté le taux de chômage à 13 %, ce pays commençait à remonter la pente avec un joli taux de croissance (4,8 % en 2014). Et nos « éconolâtres » de se réjouir : cela prouvait que la théorie économique marchait. Six années de rigueur et d’austérité avaient montré leur efficacité.

Ils oubliaient seulement l’autre partie du reportage (très équilibré, lui) qui rappelait que ce succès avait été obtenu par une baisse drastique des salaires (de 11 % en moyenne pour les fonctionnaires) et des retraites, des coupes franches dans les prestations sociales et le budget de l’État, une forte augmentation des impôts et que nombre d’Irlandais en souffraient encore, ne profitant nullement de ce regain (ceux-ci vont même avoir à subir une nouvelle taxe sur l’eau potable). Ils comptaient pour quantité négligeable que le chômage était toujours très élevé, que la dette nationale avait explosé à 120 % du PIB (ce qui leur semblait insoutenable chez nous, où elle n’atteint pas encore 100 % du PIB, ne paraissait pas un problème pour les autres) et que l’Irlande est encore loin d’avoir retrouvé son niveau de 2007. Ils admettaient du bout des lèvres que ce mieux était surtout dû à la présence des grandes entreprises américaines (les GAFA, Google, Apple, Facebook, Amazon) attirées sur cette terre européenne par son dumping fiscal (imposition des entreprises à 12,5 %).

Je voudrais également rappeler à ces statisticiens hors pair, puisqu’ils aiment les calculs, que regagner 5 % de PIB quand on a perdu 20 % est plus facile que gagner 2 % quand on est resté au même niveau.

Diktats quantifiés

Mais peu importe, encore une fois, cette réalité humaine de gens broyés par l’austérité qu’a vécue l’Irlande (on pourrait aussi parler de la Grèce comme contre exemple de l’échec de ce traitement de cheval) si, dans sa dureté, elle finit par donner raison aux règles prétendument « naturelles » de l’économie auxquelles on ne pourrait pas se soustraire. Peu importe que la croissance sacrée ne profite qu’à quelques-uns, pourvu que le chiffre apparaisse en positif dans des moyennes globales totalement abstraites. L’économie n’est pas au service de l’homme, c’est l’homme qui doit se plier à ses diktats quantifiés.

Je l’avoue, bien que chef d’entreprise, je ne me résous pas à cette idéologie comptable. Entreprendre, pour moi, messieurs les économistes, ce n’est pas rentrer dans les cadres formatés que vous plaisez à décrire, ni me soumettre à des théories livresques qui ne savent rendre compte que du passé et se trompent toujours sur ce qui va arriver ; entreprendre, c’est travailler avec des hommes et des femmes en chair et en os pour contribuer à la satisfaction commune, dans la mesure de nos petits moyens.

Cela vous semblera peut-être lyrique, naïf, illusoire. Je crois pourtant que c’est un objectif plus réel et concret, et qui me rend plus heureux, que les computations désincarnées auxquelles vous vous livrez et qui ne disent rien de la vie.



[1] L’expression même, dans son effet de mode (tout désormais doit être low cost) a quelque chose d’insupportable tant elle dévalorise le travail des salariés qui deviennent eux-mêmes des « travailleurs low cost », ne valant plus rien.

[2] Le faible taux de chômage dont ils se vantent repose sur une multiplication des temps partiels, ce qui est une autre façon de pratiquer du low cost. On apprend d’ailleurs que de plus en plus d’Allemands sont aujourd’hui obligé d’avoir deux boulots pour survivre.

[3] En grec ancien, « pharmakon » signifie à la fois remède et poison.

[4] J’ai déjà, dans ce même blog, traité de ce thème, il ya quelques mois, sous le titre « Au pays des réducteurs de Smic ». Je suis désolé d’y revenir mais tout autant désolé que l’on continue de prôner l’idée que sous-payer les salariés nous sortirait de la crise.

Claude-Jean Desvignes
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