Novembre 2018


Qu’est-ce qu’un expert ? (1/2)

PREMIERE PARTIE : LES 5 STADES DE L'ACQUISITION DES COMPETENCES. Commençons d’emblée à répondre à la question posée en titre, et efforçons-nous par la suite de l’approfondir. Qu’est-ce qu’un expert ? Quelqu’un qui a une telle maîtrise de son sujet qu’il agit de manière spontanée. A partir d’un certain stade de compétence, notre intuition semble en effet prendre le pas sur le raisonnement. Nous agissons alors à bon escient sans que l’action soit préalablement réfléchie.

Toute personne ayant suivi un stage de formation de formateurs s’est à coup sûr vu expliquer le processus d’acquisition des compétences. Dans l’évolution de nos apprentissages, nous sommes d’abord inconsciemment incompétents (« je ne sais pas que je ne sais pas »), puis inconsciemment compétents (« je sais que je ne sais pas »), puis consciemment compétents (« je sais que je sais »), et enfin inconsciemment compétents (« je ne sais plus que je sais »).

C’est de dernier stade qu’il s’agit ici de questionner finement.


Relier les situations aux principes qui les sous-tendent

Agir avec compétence, c’est – pour en donner une définition succincte — réaliser de manière satisfaisante une tâche donnée. La tradition rationaliste occidentale depuis Platon entend relier le développement des compétences à la maîtrise croissante de principes théoriques et de règles régissant notre pratique. La compétence se révèle chez un individu quand ce dernier relie les situations qu’il rencontre à des principes théoriques qui les sous-tendent. Mais ces principes, quels sont-ils précisément ?

C’est précisément l’enjeu du dialogue entre Socrate et Eutyphron que nous relate Platon. Socrate demande à Eutyphron de définir la piété. Après quatre tentatives insatisfaisantes, celui-ci s’avère incapable de répondre à la demande formulée par Socrate et de saisir l’essence de la piété. Eutyphron réussit à donner des exemples d’actions pieuses sans pour autant donner de règles et remonter aux principes. Ces règles et ces principes, nous les avons en nous mais nous les avons oubliés. Le philosophe est là pour nous aider à nous les remémorer.

C’est l’explication proposée par Platon pour expliquer notre compétence dans une discipline comme les mathématiques. L’expert en mathématiques a eu jadis accès à la connaissance de leurs principes, mais les a oubliés. Il faudra attendre Leibniz pour généraliser cette explication à toutes formes d’activités. Selon cette théorie, nous appliquons ainsi aussi automatiquement qu’inconsciemment des règles qui organisent nos comportements et façonnent notre expertise. Cela vaut pour tous les savoir-faire, quels qu’ils soient.


5 niveaux dans l’apprentissage

Le philosophe américain Hubert Dreyfus s’est penché sur l’acquisition des compétences chez les pilotes d’avion, les joueurs d’échecs, les conducteurs automobiles et les personnes qui apprennent une seconde langue. Il propose une analyse phénoménologique de leurs acquisitions qui relativise cette théorie classique des savoir-faire. Dans un article intitulé « La portée philosophique du connectivisme »[1], Hubert Dreyfus distingue cinq niveaux dans l’apprentissage, que je vous résume ici :

1 — Le novice. Il connaît les règles, ainsi que les situations auxquelles ces règles s’appliquent. Il les suit sans les remettre en cause.

2 — Le débutant avancé. L’expérience lui a permis de valider la pertinence des règles apprises et de gagner en confiance. Le débutant tire également des enseignements de cette expérience tout en restant fidèle à la règle. Le débutant avancé, comme le novice, ne se sent que très peu responsable du résultat de leurs comportements. Ils expliquent leurs erreurs par un manque de précision de la règle ou par des inadéquations relevant de certains éléments de contexte.

3 — La compétence. L’individu compétent aborde les situations dans leur globalité. Il se fixe une finalité et choisit les règles adéquates pour l’atteindre. Ce stade de développement de l’aptitude se caractérise comme suit : « libre élaboration d’un plan d’action, évaluation consciente des éléments qui conditionnent sa réalisation, choix analytique, conforme aux règles, des procédés d’exécution — et enfin, devant le résultat obtenu, engagement affectif profond ».

4 — La maîtrise. Après avoir élaboré de nombreux plans d’action, l’individu à ce stade comprend d’emblée, sans effort conscient, ce qu’il faut faire dans une situation donnée et choisit, après délibération, ce qu’il y a de plus approprié pour atteindre ce but.

5 — L’expertise. Ce qui caractérise ce dernier stade, c’est la capacité de l’expert à répondre aussi pertinemment que spontanément à chaque situation donnée. « Tandis que l’exécutant accompli (stade 4) ne peut décider de la marche à suivre dans une situation donnée qu’après avoir saisi ce que cette situation signifie, l’expert, lui, n’a pas toujours conscience de cette signification ».


[1]Paru en français dans l’ouvrage Introduction aux sciences cognitives, Folio Essais.


Seconde partie la semaine prochaine : « L’intelligence en action »



Lionel Meneghin
Le 5-06-2015
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