Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Qu’est-ce qu’un expert ? (2/2)

SECONDE PARTIE : L’INTELLIGENCE EN ACTION. Pour le philosophe Hubert Dreyfus, si l’expert a en général du mal à justifier les règles qu’il utilise, c’est tout simplement parce qu’il n’en utilise pas. Il puise dans son expérience pour « discriminer des milliers de cas particuliers ». Le vécu vient ainsi se complémenter avec les savoirs théoriques acquis.

L’expert utilise ainsi les situations précédemment vécues comme autant d’indices qui vont conduire l’expert à trouver à chaque situation sa réponse. L’analyse semble ici supplantée par l’intuition, cette connaissance directe et immédiate qui se présente à la pensée avec la clarté d’une évidence.

Inconscient pratique

Peut-on alors convoquer ici la notion d’inconscient ? Sans doute. Mais ce n’est un inconscient psychanalytique qu’il est à l’œuvre ici. Davantage ce que Philippe Perrenoud nomme un « inconscient pratique ». Des routines mentales, des schèmes qui nous orientent dans l’action. Mais comment caractériser davantage cette intuition qui nous agit et nous fait agir ?

Cette intuition n’est pas innée, mais acquise, c’est-à-dire travaillée et enrichie par l’expérience. Nous pouvons la rapprocher de ce que les Grecs nommaient la mètis, cette intelligence en action, à la fois science, ruse, art et habileté. Cette dernière puise dans deux techniques traditionnelles. D’abord celle du chasseur, qui interprète les traces qu’il rencontre pour aboutir à une « une configuration globale », pour reprendre l’expression de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant[1]. Ensuite celle du chamane, qui rend les oracles et, au sens premier du mot, « devine » le futur. Rien d’irrationnel dans ce phénomène, mais simplement l’exercice d’un raisonnement qui n’a rien de discursif.

Mettre en mots

Ce qui est difficile à admettre, c’est qu’une partie de notre fonctionnement cognitif échappe à notre compréhension. Cette zone d’ombre couvre précisément un élément essentiel de notre identité professionnelle et sociale, à savoir notre expertise. Comment l’éclairer malgré tout ? Notre expertise fait notre valeur sur le marché du travail ; elle est un facteur essentiel de reconnaissance. Il importe donc d’appréhender comment cette expertise s’exerce en actes.

Une technique pour y arriver ? Peut-être celle développée par Pierre Vermersch : l’entretien d’explicitation. Il s’agit de faire retour sur son fonctionnement cognitif lors de la réalisation d’une tâche. Et ce afin de mettre au jour les buts poursuivis inconsciemment, ainsi que les savoirs et savoir-faire mobilisés pour cela. « Que l’on soit expert ou novice, il y a une part importante de ses actions, que l’on sait pourtant faire, dont on n’est pas conscient et qu’en conséquence on est bien incapable de mettre en mots sans une aide. […]. L’entretien d’explicitation vise précisément à aider à la mise en mots de son “faire”, y compris en rendant accessible la partie implicite de toute action. En ce sens, cette technique se présente comme une prise de conscience provoquée »[2].

Analyser son fonctionnement intellectuel

Si l’expertise passe par le raccourci de l’intuition, elle passe également par un retour sur soi. Il s’agit d’être d’abord expert de soi. « Connais-toi toi-même » : selon Platon, le plus ancien des trois préceptes gravés sur le fronton du temple de Delphes. L’expertise, c’est bien sûr savoir ou savoir faire intuitivement, mais c’est également opérer un retour réflexif sur ses pratiques et analyser son propre fonctionnement intellectuel.



[1]M. Detienne et J.-P. Vernant, Les ruses de l’intelligence : la mètis chez les Grecs, Champs Flammarion.

[2]P. Vermersch, L'entretien d'explicitation, ESF.


Lionel Meneghin
Le 12-06-2015
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