Décembre 2016
Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance.
Abraham Lincoln


Comment ne plus jamais être déçu...

Svâmi Prajnânpad
J’avoue que la promesse tenue toute entière dans le titre de cet article semble démesurée. Et pourtant, nous allons essayer de relever ce défi. Modestement, en nous frayant un chemin qui nous conduit vers la sagesse...


Ce chemin, je l’ai découvert la semaine dernière, au détour d’une de mes lectures. Un livre court, profond, percutant… au sens où il ne laisse pas son lecteur indemne. Un livre signé du philosophe André Comte-Sponville et qui date d’une petite vingtaine d’années. Son titre ? De l’autre côté du désespoir, Introduction à la pensée de Svâmi Prajnânpad aux Editions Accarias L’Originel. Le philosophe nous parle d’un sage indien, Svâmi Prajnänpad (1891 – 1974), physicien de formation et grand lecteur des textes de la tradition indienne. Pas un « gourou » comme on l’entend chez nous, car les adeptes et l’argent lui importent peu. Dans ses préceptes, pas d’idoles devant lesquelles se prosterner, ni de règles à se conformer aveuglément. Quelle étiquette apposer alors sur cette figure ? Philosophe ? Maître spirituel ? Thérapeute ? Tout à la fois. Pour André Comte-Sponville, c’est sans doute le mot « sage » qui est le plus juste pour qualifier cette personnalité hors-norme. C’est dans les enseignements de celui qu’on appelait Swâmiji que se trouve la réponse à la question ambitieuse posée en titre. Une réponse formulée sous forme de deux conseils.


1 – Désespérez de tout ! C’est la notion centrale chez Svâmi Prajnânpad. Le désespoir, ce n’est pas la tristesse, c’est l’absence d’espoir. Pour lui, seul existe le présent. Le passé n’est plus… rien ne sert de vouloir le retenir. L’avenir n’est pas encore et on ne peut donc encore l’investir. « Le passé n’est pas, puisqu’il n’est plus. L’avenir n’est pas puisqu’il n’est pas encore » (pp. 25 – 26). Implacable ! Seul existent le présent… et le devenir. Le devenir, c’est-à-dire la certitude que ce qui a été sera différent, que tout change, que la seule chose qui ne change pas, c’est le changement. On retrouve ici les principes de la philosophie héraclitéenne. Il faut donc vivre au présent, et éviter de trop désirer, de trop attendre de cet avenir dont la seule chose que nous savons est qu’il sera différent du présent. Désespérer, c’est vivre au présent, c’est l’habiter pleinement, complètement. C’est se défaire du poids de l’espérance, qui ne peut qu’être déçue. C’est aussi se défaire du poids du désir. Non pas y renoncer, mais jouir tout en s’en détachant. Ainsi, plus de regrets, ni de remords, ni d’attentes déçues. Désespérez de tout, cela veut dire n’espérez rien d’autre que ce qui est. C’est-à-dire l’instant présent. Et pour Svâmi Prajnânpad, cela signifie accepter le réel, au présent. C‘est sa définition du bonheur. « Qu’est-ce qu’un homme réalisé ? C’est un homme qui boit, qui mange, qui fait l’amour et qui est pleinement satisfait » (p. 54). Loin d’une ascèse telle qu’on la retrouve chez les cyniques grecs ou certaines sectes hindouistes, les enseignements de Svâmi Prajnânpad nous invitent au contentement, à la jouissance apaisée.


2 – Savoir dire oui, apprendre à accepter. La sagesse de Svâmi Prajnânpad est basée sur l’acception. En un mot, savoir dire oui. Oui à tout ce qui vient, à tout ce qui arrive. Ne pas chercher à juger, mais comprendre et accepter. Accepter, c’est s’adapter au réel. « Cela suppose, montre Freud, qu’on accepte la mort, la perte, la séparation et le travail de deuil n’est pas autre chose, dans sa difficulté, que le processus qui mène de à cette acceptation » (pp. 52 – 53). Chez Swâmiji qui a contribué à l'introduction de la pensée de Freud en Inde, cela ne signifie pas renoncer à ses désirs ou ses rêves, mais dire oui à son désespoir et au monde. Le détachement, non l’indifférence. Cela ne signifie pas laisser tomber, abandonner, mais se détacher des choses. Cela ne signifie pas renoncer à avoir des projets, mais se consacrer pleinement au présent, faire pour le mieux au présent. Celui qui agit ainsi n’a rien à regretter. Si j’échoue, c’est que trop de choses ne dépendaient pas de moi. Cela n'est pas sans nous rappeler la morale stoïcienne. « Au fond, il n’y a que deux voies : accepter ou refuser. Et chacun refuse d’abord. Comment ne pas refuser ce qui refuse de nous satisfaire ? […]. Nous voudrions que le réel satisfasse nos désirs, et nous constatons que ce n’est pas le cas ; alors nous refusons le réel »(P. 50). Et immanquablement nous souffrons. Nous avons alors tort contre le réel. Et devinez qui, de moi ou du réel, est le plus fort ? Lequel triomphera de l’autre. Plutôt que le refus ou le mensonge, dire oui au réel, à sa complexité, à son impermanence, à sa fugacité. Voilà la clé.


Des principes simples ? Certes, et c’est pourquoi ils sont si difficiles à mettre en œuvre, nous rappelle Comte-Sponville. Voilà tracé le chemin de la sagesse, résumé parfaitement en conclusion de l’ouvrage : « La sagesse n’est pas un but, qu’il faudrait atteindre, encore moins un idéal, qu’il faudrait espérer. […]. La sagesse n’est pas le bout du chemin : c’est le chemin lui-même » (p. 114). Qui nous conduit à l’ici et maintenant. Et jamais au-delà, comme les religions nous y invitent.


A l'heure où la méditation pleine conscience fait une entrée remarquée dans les entreprises, se familiariser avec la pensée de cet homme atypique est une étape supplémentaire pour tout dirigeant désireux de prendre du recul et de se réapproprier sa vie.

Lionel Meneghin
Le 31-12-2015
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