Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Les loisirs dans la société industrielle

Ce texte comporte à la fois l'analyse des rapports entre les loisirs et la société industrielle et une critique de l'industrie des loisirs. Aron, toujours aussi lucide.

Si l'on passe de la collectivité à l'individu, la seule proposition générale qu'autorisent les faits, mérite à

peine d'être formulée tant elle est banale : l'usage que chacun fait de son temps libre, en fin de journée, en fin de semaine, durant les semaines de congé payé, ne se comprend que par rapport au travail et au mode d'existence dans la ville. La part faite au sport, au divertissement, à l'information ou à l'enrichissement, à la solitude ou au groupe varie selon les métiers, les modes ou les individus. Choix libre en ce sens qu'aucun règlement ne l'impose. Non pas nécessairement l'expression d'une liberté : la personne elle-même se soumet à des interdits et à des obligations qu'elle a inconsciemment intériorisés.

Chaque société a ses jeux et ceux-ci ont le même caractère d'évidence que les coutumes. Certains sociologues ont esquissé une typologie des jeux en relation avec la diversité des types sociaux : la sociabilitéindustrielle favorise manifestement les jeux de compétition et de hasard. Des deux côtés de l'Atlantique, les jeux de la télévision comportent une combinaison de l'élément d'agon et de l'élément d'aléa [1]  : la question qui vaut soixante-quatre dollars (sixty four dollars question) est une affaire de chance autant qu'une épreuve intellectuelle. Cette combinaison présente une parenté de style avec les régimes économiques ou politiques des sociétés modernes : en théorie, la hiérarchie sociale sanctionne les résultats d'une compétition équitable, en fait les concurrents ne partent pas tous sur la même ligne. La bonne ou la mauvaise chance ont déterminé le sort de chacun (aux deux sens du mot sort).

Le sport dont l'expansion prodigieuse est un des phénomènes typiques de notre époque, marque le triomphe de l'esprit de compétition bien que l'élément de hasard ne disparaisse jamais entièrement. Il réhabilite des qualités qui n'ont plus guère de prix dans la compétition sociale. La force, l'adresse, la résistance, éliminées d'abord du travail (et du combat) aux échelons supérieurs de la hiérarchie, puis progressivement des échelons moyens ou inférieurs, sont, grâce au sport, réhabilitées, exaltées pour elles-mêmes. Outils, machines se substituent à la main et réduisent l'effort physique, le corps redevient le héros sur les stades autour desquels se pressent les foules. Certains sports n'ont pas dépassé les frontières d'une nation (cricket), d'autres ne se pratiquent guère en dehors d'une couche sociale étroite (golf), la plupart des sports, quelle qu'en soit la patrie d'origine, ont fait le tour du monde, adoptés, non pas seulement parce qu'ils venaient de pays prestigieux, mais parce qu'ils faisaient partie intégrante de la civilisation en voie de diffusion.

Les fermes à la campagne, les vieilles maisons transformées en résidences secondaires dans les villages français, lesdachas autour de Moscou témoignent du même effort spontané de compensation. Prisonnier30du milieu artificiel, créé par la technique, l'habitant des villes cherche au dehors la solitude, le contact avec la nature ou les relations sociales moins anonymes, moins faussement personnalisées que dans les usines ou les bureaux. Les caravanes, le campement partent du même besoin, authentiquement éprouvé, quelle que soit la part de l'imitation. Le tourisme, sous toutes ses formes, qu'il comporte un seul déplacement vers une autre résidence ou voyages et visites, signifie une évasion, l'expérience de conditions de vie différentes, parfois la découverte souhaitée d'autres lieux et d'autres gens.

La qualité, la liberté même du loisir ont été mises en question, comme sont mises en question la qualité et la liberté de l'existence professionnelle. En chaque milieu, les individusse croient obligés de remplir d'une certaine manière leur temps libre, l'organisation s'emparant à son tour des candidats au dépaysement ; les visites de villes et de musées deviennent des corvées harassantes sous la conduite de guides professionnels. Le visiteur éprouve moins le plaisir de voir qu'il ne savoure à l'avance celui d'avoir vu. En bref, la critique banale de la radio et de la télévision s'élargit elle-même en critique de 1'« industrie des loisirs ». Critique ni entièrement fausse ni tout à fait convaincante.

En l'état actuel de notre civilisation, l'individu a le plus souvent les loisirs de son travail : il ne suffit pas de donner à presque tous des temps vides pour qu'ils les remplissent eux-mêmes de manière à s'enrichir. Aux yeux du moraliste, la qualité du « remplissage » ne compense pas la médiocrité de l'activité professionnelle. Il ne pourrait en aller autrement que le jour où la plupart des individus auraient reçu une formation intellectuelle qui les mettrait au-dessus du métier qu'ils exercent, qui leur inspirerait le goût et le courage d'être ce qu'ils sont. Encore devraient-ils ce jour-là échapper d'eux-mêmes aux prises de l'« industrie culturelle ».

Comment trouver, sur ce sujet, un ton juste. Quoi que je dise ou écrive, je me sens coupable : suspect de complicité avec les entrepreneurs de ces industries si je constate qu'ils ne créent pas leur public, même s'ils l'attirent par des procédés bas ; suspect de mépriser les hommes si je refuse de mépriser la culture offerte aux masses et constate qu'elle apporte à beaucoup d'hommes,tels qu'ils sont,le moyen de s'informer et de se divertir. Rappelons d'abord, pour parer à certaines accusations, que toutes les sociétés, y compris les plus riches, continuent de former les hommes dont elles ont besoin, mais qu'aucune d'entre elles, en dépit des objectifs proclamés, n'a besoin que tous les hommes accomplissent pleinement les virtualités qu'ils portent en eux. Aucune n'a besoin que beaucoup deviennent des personnalités et soient capables de liberté par rapport au milieu.


[1] agon et alea : compétition et hasard


Raymond Aron, Les désillusions du Progrès, Calmann-Lévy,1970.


Raymond Aron
Le 10-09-2015
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