Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Se délivrer des stéréotypes pour incarner le changement

Rééquilibrer la relation que nous entretenons avec notre planète pour sauver notre Humanité, affranchir l’économie de la finance, voilà – très schématiquement — les grands défis que devront relever les générations à venir. « Il faut changer le monde », voilà un slogan de l’ordre de l’évidence qui ne rencontre aucune contradiction. Pourtant, quand ce type de propos sort de la bouche de dirigeants d’entreprise, l’affaire se corse sensiblement et l’évidence se dissipe comme par magie.

Il y aurait les « purs » d’un côté, ceux dont le désintéressement n’a d’égal que la sincérité. Drapés dans leurs toges blanches immaculées, ils refusent toute compromission avec le « système ». L’entreprise, ils la haïssent. Ils la connaissent par ouï-dire. La plupart d’entre eux n’y ont jamais mis les pieds et n’ont pas d’ailleurs l’ambition de la côtoyer un jour. Eux refusent d’être victimes. Œuvrant le plus souvent dans le secteur public ou parapublic et doué d’un grand sens de l’empathie, les « purs » sont révoltés par l’exploitation de leurs congénères dont la libération est l'enjeu de la lutte finale.

Et puis de l’autre côté du manche, il y aurait ces profiteurs de patrons. Obsédés par le profit, peu leur chaut des femmes, des hommes, des enfants, de la planète. Car pour eux tout est ressource. Et une ressource, qu’elle soit humaine ou naturelle, existe pour être exploitée. La courbe d’un diagramme et la lecture d’un bilan les émoustillent davantage que les conditions de vie qu’ils réservent à leurs salariés ou à ceux de leurs sous-traitants, en Chine ou au Bangladesh. Leur appétit vorace n’a d’égal que leur indécence.

Le monopole du cœur d’un côté ; l’obsession du portefeuille de l’autre. Les humanistes contre les rapaces.

« Caricature », me direz-vous. Certes, et qui n’est pas à sens unique.

Car vu autrement, le patron – pardon, l’entrepreneur – est élevé au culte de véritable superhéros. C’est la figure du winner. L’entrepreneur est celui qui crée de l’emploi et de la richesse, ce qui n’est pas chose facile par les temps actuels dans notre pays. N’oublions jamais le fait suivant : pour que l’État soit en mesure de redistribuer les richesses, encore faut-il qu’elles soient préalablement créées. À ce titre, l'entrepreneur est quelqu'un à qui on doit le respect ! Il peut s’enorgueillir de permettre aux familles de ses salariés de pourvoir à leurs besoins vitaux et, au travers des impôts et charges diverses qui l’accablent, de financer un modèle de société ô combien généreux.

Et puis en face il y a ceux qui profitent de ce modèle dont on sait qu’il peine à s’équilibrer. En haut de cette liste, les politiques puis les fonctionnaires et assimilés, qui bénéficient de la sécurité de l’emploi, de salaires qui n’ont pas grand-chose à envier au privé et d’un rythme de travail qui n’a rien de forcené. Indéboulonnables par la grâce que leur procure leur appartenance syndicale, ils peuvent tout se permettre. Souvent le pire, en agitant la menace d’une grève à chaque fois que l’on ose caresser l’idée de remettre en cause une once de leurs privilèges.

Une méritocratie moderne d’un côté ; une noblesse d’Etat et des apparatchiks de l’autre. Les besogneux contre les parasites.

Que nos origines et parcours personnels nous déterminent sociologiquement à adopter tel ou tel système de représentation, nous restons cantonnés à deux univers incompatibles, s’excluant l’un l’autre. Pas de double appartenance possible. Ou que nous nous situons, l’idéologie nous condamne à un manichéisme réducteur.

Mais la vérité est toujours plus riche et nuancée que les constructions idéologiques qui tentent de prendre sa place. Un patron peut sincèrement vouloir le bien de ses salariés et de la planète et s’efforcer de changer les choses, au travers de son mode de management ou de la manière dont il entreprend. De même, un fonctionnaire peut authentiquement se sentir investi d’une mission de service public et s’évertuer à faire son travail le mieux possible. Un élu ou un syndicaliste peuvent servir l’intérêt général. A l’inverse, il y a des patrons voyous, des fonctionnaires tire-au-flanc, des politiciens véreux, des syndicalistes à l’esprit étriqués. Mais comme les poissons volants, ceux-ci sont loin de constituer la majorité du genre[1].

Derrière les étiquettes « travailleurs », « fonctionnaires », « patrons »… il n’y a que des individus dont les valeurs, l’histoire et les aspirations – bref les identités — sont toutes singulières. C’est le propre des stéréotypes que de faire abstraction des particularités de chaque membre d’un groupe pour se contenter paresseusement de généralités douteuses.

Refuser d’être réduit à une étiquette, voilà bien l’essentiel. «L’affaire est de se libérer soi-même : trouver ses vraies dimensions, ne pas se laisser gêner. »[2] Tout est dit ici. Se détacher des clichés qui nous collent à la peau, c’est se libérer du poids de l’opinion bien sûr, mais c’est surtout trouver son style, c’est-à-dire imprimer dans le monde sa façon personnelle d‘agir et de penser. Quels que soient nos origines et notre parcours, l’essentiel est de sortir des boîtes dans lesquelles on nous classe pour incarner — à notre manière — ce changement.

Patron, syndicaliste, politique, fonctionnaire..., de droite ou de gauche, chacun doit pouvoir trouver son style pour changer les choses, sans constamment voir sa légitimité décriée. Il faut en finir avec les procès d’intention, la paranoïa systématique et la culture du dénigrement pour s’obliger à l’ouverture, à la tolérance et, en dernier lieu, à la responsabilité partagée. Ne pas se renier, mais ne pas dénier à l’autre le droit d’agir et de s’exprimer en raison de ce qu’il est censé être, voilà l’effort que les «changemakers » devront fournir pour inventer une autre relation avec le futur. C’est ce que le philosophe Jürgen Habermas nomme l’éthique de la discussion. Chaque interlocuteur doit taire ses passions et son intérêt personnel pour accueillir les arguments de l’autre, en toute bonne foi.

Prendre de la hauteur sur un problème et trouver une solution raisonnable,  avouons que cela sonne comme un simple vœu pieux. C'est peut-être le cas, à moins qu’un jour, nous n’ayons plus d’autre choix que de faire le pari du dialogue.



[1] Référence (et hommage) à Michel Audiard dans Le président, le film d’Henri Verneuil sorti en 1961. Audiard fait dire à Jean Gabin devant l’assemblée nationale que les patrons de gauche sont comme les poissons volants.

[2] Virginia Woolf, Journal d'un écrivain, Editions 10/18, 1999

Lionel Meneghin
Le 19-07-2016
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