Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le magazine Dirigeant est-il ringard ?

"Message à caractère informatif" (Canal+)
Curieux de poser aujourd’hui la question. D’autant plus que depuis deux numéros, le magazine a fait l’objet d’une refonte quasi totale. Cette dernière a même été saluée par le Journal Les Echos, la grande référence en matière de presse économique. « Echos » favorables également du côté des lecteurs réguliers de la revue. Alors, pourquoi s’interroger de la sorte ?

Avouons-le : il y a un côté has been à oser encore appeler un journal « Dirigeant ». Le mot « Dirigeant » fait problème. Car le dirigeant est celui qui dirige ; le dirigeant est celui qui peut être dirigiste. Diriger, si nous prenons notre dictionnaire des synonymes, c’est obliger, contraindre, assujettir, astreindre, forcer, soumettre. Et de cela, il n’en est plus question aujourd’hui. Dans l’entreprise, le contrat de travail implique une relation de subordination ; or cette subordination tend aujourd’hui à s’estomper. Elle est interprétée comme de la soumission et cela, il n’en est pas question au pays des droits de l’Homme et de la lutte des classes. « Liberté, égalité, fraternité : je suis libre et ton égal. De quel sacro-saint droit me dirigerais-tu ? Ce ne sont pas les quelques centaines d’euros que tu vires sur mon compte en fin de moi en échange de ma force de travail qui t’y autorise. »

C’est bien la question de l’autorité qui est posée ici. Et l’entreprise n’est pas la seule institution qui pâtit de son évaporation. On ne respecte plus le policier, le professeur, le juge, le médecin… Il y a cinquante ans, quand un enfant revenait de l’école en affirmant que son instituteur l’avait vertement sermonné, il prenait une gifle en retour. Aujourd’hui, l’instituteur se voit le lendemain sommé de s’expliquer. La baffe jadis promise à l’enfant lui est possiblement destinée. Spectaculaire retour de bâton.

A bas l’autorité, à bas les règles ; « il est interdit d’interdire», lançait-on avec les pavés sur les barricades en mai 68. Tout cela n’est donc pas très récent. « Ces dernières années, la société a changé et les individus aussi ; ils sont de plus en plus divers, différents et indépendants. Il y a de plus en plus de catégories de gens qui ne sont pas astreints à la discipline, si bien que nous sommes obligés de penser le développement d’une société sans discipline »[1], écrivait le philosophe Michel Foucault. Le problème réside dans la difficulté à penser ce développement qui continue à faire problème. Une fois que toutes les figures de l’autorité sont à terre, quand les individus ne se réfèrent plus à rien dans la conduite de leur existence, quand l’unique horizon devant nous reste celui de consommer toujours et encore, il n’y a pas à s’étonner de l’état actuel de notre société et du désœuvrement d’une partie de notre jeunesse. Oui, l’époque n’est plus à l’autorité ni à la discipline. Et nous avons objectivement autant de raisons de nous en réjouir que de nous en inquiéter.

Mais revenons à nos moutons. Comment une revue en ce début de XXIe siècle peut encore oser garder ce titre de « Dirigeant » ? C’est bien la preuve qu’une partie du patronat n’a rien compris à ce nouveau monde dans lequel nous sommes entrés de plain-pied ? Le Conseil National du Patronat Français (CNPF) ne s’y est pas trompé lui en devenant Mouvement des entreprises de France (MEDEF). En faisant disparaître le mot « patronat » de son nom, il passe ainsi sous silence ce qui fait problème dans la fonction de direction de l’entreprise : celle qui consiste à manager, à affronter et à résoudre les difficultés relationnelles. La référence à toute idée de hiérarchie se trouve ainsi abolie. Dans la presse économique, c’est cette logique qui préside à la substitution croissante des mots « dirigeant » et « patron » par celui d’« entrepreneur ». Par ce bonneteau sémantique, l’idée est bien de mettre l’accent sur les aspects « nobles » de la fonction, liés au risque et à la création de richesses.

A défaut de changer les choses, changeons les mots...

Etre entrepreneur, c’est bien créer de la richesse, de l’emploi, c’est oser. Mais ce n’est pas que cela. Entreprendre, c’est aussi se frotter aux aspérités humaines. C’est manager, c’est-à-dire étymologiquement « mettre la main ». Quitte parfois à se la faire happer.

Mais par quoi pourrions-nous remplacer le terme « Dirigeant » ? Qu’est-ce qui serait plus politiquement correct ?

Piloter ? Oui, mais le pilote reste confiné dans le cockpit, séparé des passagers en cabine. Trop clivant !

Animer ? Mais animer, c’est réguler les interactions dans un groupe. Et « réguler » est un mot de la même famille que « règle ». Houlala ! On oublie !

Il faudrait un mot chimiquement pur, exempt de toute connotation négative, de près comme de loin.

Ça m'écorche la bouche de le dire, mais à bien y réfléchir, le mot « dirigeant » n’est finalement pas si désuet que cela.

Car diriger, c’est aussi orienter, guider, conduire, aiguillier, donner la direction, définir le cap, montrer le sens, mettre sur la voie, donner des repères. Là, nous retrouvons des termes plus en phase avec l’air du temps et la littérature managériale. Quand l’environnement économique reste marqué par l’absence de visibilité et par une instabilité structurelle, quand tout est déroutant, quand les repères se dérobent, quand la crise est permanente, alors on n’a bien besoin de suivre une direction. On a besoin que ceux qui sont les plus impliqués et intéressés par l’entreprise, c’est-à-dire ceux qui sont à son capital, montrent un tant soit peu le chemin à suivre. Mais montrer la voie ne suffit pas pour que d’autres s’y engagent. On ne naît plus dirigeant de droit divin ; au dirigeant, il faut maintenant la légitimité qui s’obtient par deux moyens. Par les compétences qu’il met en œuvre d’abord. Par son exemplarité enfin, car comme nous le rappelle Sun Tzu, « un grand dirigeant commande par l’exemple et non par la force ». Voilà comment le dirigeant peut retrouver aujourd’hui sa légitimité.

Diriger une entreprise, diriger les femmes et les hommes, ou même diriger sa propre vie, cela a toujours une pertinence en ce début de millénaire. Par les articles que nous proposons, dans notre magazine ou sur ce site, nous avons bel et bien pour ambition de donner quelques repères. Non pas seulement à notre lectorat traditionnel, composé historiquement de dirigeants éclairés. L’objectif du magazine Dirigeant est aujourd’hui de s’ouvrir plus largement. Car à défaut d’être simple à réaliser, notre objectif est clair et partageable par le plus grand nombre : il est de contribuer à l’édification d’une économie au service de l’Homme.



[1] Michel Foucault, « La société disciplinaire en crise » (1978) in Dits et écrits, tome II, 1976-1988, Paris, Gallimard (« quarto »), 2001 (nouvelle édition), pp.532-533.



Lionel Meneghin
Le 4-09-2015
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