Juillet 2018


Ne plus croire en la croissance

La croissance de notre économie est-elle indéfinie ? Ce n’est l’avis de l’économiste Daniel Cohen. Nos sociétés doivent se sevrer de l’addiction à la croissance et inventer un modèle pacifié où l’homme aura davantage sa place.

En 2009, l’économiste nous exhortait à « parcourir mentalement le chemin inverse de celui que l’Europe a suivi depuis le XVIIe siècle, et passer de l’idée d’un monde infini à celle d’un univers clos. Cet effort n’est ni impossible ni même improbable, mais plus simplement : il n’est pas certain »[1].Dans son tout dernier essai[2], il s'y essaie en nous invitant à rompre avec la religion de la croissance. Et c’est vrai qu’elle a quelque chose de magique, qu’elle fait l’objet d’incantations de la part des politiques, qu’elle semble la panacée à tous nos maux actuels. Quand la croissance est là, les déficits se résorbent mécaniquement, car il y a plus de rentrées fiscales. Cette addiction n’est pas nouvelle, mais on ne sait plus maintenant si elle peut répondre à nos attentes dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Addiction à la croissance

On a vécu ces deux derniers siècles avec l’idée que le progrès pouvait s’incarner dans le progrès matériel. Le XXème siècle illustre l’âge d’or de la production de masse. La croissance véhiculait avec elle une croyance qui est devenue réalité : celle que chacun, quel que soit son niveau social, accéderait tôt ou tard à certains standards de confort : une voiture, une télévision… « La croissance, davantage que la richesse, est importante pour le fonctionnement de la société : elle donne à chacun l’espoir, éphémère, mais toujours renouvelé, de se hisser au-dessus de sa condition psychique et sociale. C’est cette promesse qui apaise l’inquiétude, pas sa réalisation. »Mais la croissance que nous connaissons aujourd’hui dans nos sociétés occidentales est aujourd’hui problématique. Elle est soit très fragile : c’est le cas en France, où elle est en quasi-stagnation depuis des années. Soit cette croissance s’avère très volatile, comme aux Etats-Unis, où des cycles de croissance succèdent aux cycles de récession. Tout est devenu plus compliqué. La croissance n'a pas complètement disparu, mais il ne faut plus compter sur elle.

La machine est cassée

Que se passe-t-il ? Nous sommes pourtant aujourd’hui pris dans une nouvelle révolution industrielle, celle du numérique. Depuis trente ans en effet, nous vivons la révolution informatique. Tous les dix-huit mois, les performances des circuits intégrés (mémoires et processeurs) doublent, laissant ainsi libre court à une véritable course à l’innovation (loi de Moore). On ne peut nier le développement exponentiel du progrès technologique, cette course en avant vers l’innovation et le toujours plus. Et pourtant, la croissance ne profite pas de cette dynamique. La courbe du progrès matériel et celle de la croissance se trouvent aujourd’hui décorrélées ; la première n’emmène plus naturellement la seconde dans son sillage. La machine est cassée. Pourquoi la révolution numérique ne produit-elle pas encore ses effets ? Pourquoi ça ne se passe pas comme avec la seconde révolution industrielle ?

Retrouver de la complémentarité

Quand la fée électricité s’est implantée dans l’industrie, elle était dans une relation de complémentarité au travail. Elle ne remplaçait pas l’opérateur. Aujourd’hui le progrès numérique est un substitut au travail et cela crée une incertitude. « Mon travail existera-t-il encore demain ? » C’est la question qu’un nombre croissant de salariés peuvent légitimement se poser. Jadis, le progrès lié par exemple au tout électrique était libérateur ; aujourd’hui, le progrès est une menace. Un salarié peut être remplacé par un logiciel ou un robot. Le progrès technologique actuel est qualitativement différent des précédents ; il génère de l’insécurité, de l’angoisse, de la souffrance chez les individus. Le progrès technologique s’est accéléré ces dernières années, changeant le monde en profondeur. Mais la valeur de retraitement de ce progrès reste nulle. Elle n’est plus génératrice de progrès social. Et la financiarisation de l’économie a accru dangereusement cet écart. Devant cet abyme, tout l’enjeu des années à venir est de retrouver de la complémentarité.

Coopération et créativité

Est-ce à dire que l’emploi salarié est dépassé ? Peut-être. Aux Etats-Unis, 30 % des travailleurs sont indépendants et cette tendance ne cesse de s’accroître. Cette dernière s’explique sans doute par le besoin de réalisation personnelle et d’autonomie. Mais tout cela est à double tranchant. Car le statut d’indépendant est moins protecteur que celui de salarié. Il s’agit donc d’inventer un nouveau modèle qui prenne en compte ce constat, en inventant des protections nouvelles. Et Daniel Cohen de s’inspirer du Danemark, où les périodes d’inactivité ne sont pas une honte sociale et où un effort massif en matière de formation professionnelle est engagé pour remettre les chômeurs en capacité de retrouver du travail. Rappelons qu’aujourd’hui en France, la formation professionnelle est très majoritairement utilisée par les « insiders », c’est-à-dire ceux qui sont en poste.

L’urgence est de revenir à un management plus soft, guidé par des principes de coopération et de créativité. A un monde du travail où sortir du salariat ne rime pas avec précariat. C’est en réduisant la tension au travail que les personnes retrouveront confiance en eux et en la société. Reste à définir comment…



[1] Daniel Cohen, La prospérité du vice, Albin Michel, 2011.

[2] Daniel Cohen, Le monde est clos et le désir infini, Albin Michel, 2015.


Lionel Meneghin
Le 28-12-2015
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