Juillet 2018


Ce que notre relation au cheval nous apprend du management

Michel Robert
Notre relation au cheval a beaucoup à nous apprendre. C’est le point de départ de cette réflexion que nous ouvrons sur l’idée de connexion. Le moment de s’interroger sur notre connexion à l’autre, et notamment à celle qui s’établit – ou pas – entre un manager et ses collaborateurs…

Surprise ! Le mot management vient à l’origine de l’italien maneggiare, manipuler, lui-même issu du latin manus, la main. Ce mot a donné le français mesnager, qui signifie en équitation : tenir en main les rênes d’un cheval, par exemple dans un manège qui est de même étymologie. Mesnager qui a donné l’anglais to manage avant de nous revenir sous sa forme actuelle. À l’arrivée, manager signifie bien tenir les rênes de l’entreprise et faire attelage avec l’équipe (quitte à leur laisser la bride sur le cou).

Même si mener un cheval n’est pas mener des hommes, l’univers du management et celui de l’équitation ont ainsi beaucoup de choses en commun. Nous usons ici de cette proximité pour éclairer l’idée de connexion. ¨

UNE SORTE DE PROLONGEMENT

Faire un voyage à cheval est comme mener un projet ; cela commence par se fixer un but, fut-il provisoire, puis par avancer vers se but en déjouant les obstacles qui pourraient se présenter devant nous. Des obstacles externes qui pourraient barrer notre chemin, comme des obstacles internes, tels l’absence d’un membre de l’équipe – le cheval qui se blesse – ou la démotivation qui gangrène la performance – le cheval qui refuse. Dans tous les cas, des mesures adéquates peuvent être prises ; rien cependant de valable ne peut être envisagé si le cavalier ne voit pas l’obstacle : s’il ne voit pas que la route est barrée (et encore son cheval ou son équipe peuvent souvent y suppléer) ou s’il ne voit pas que l’équipe ou le cheval va mal (et dans ce cas, le cheval ou l’équipe peuvent plus difficilement y suppléer).

C’est ici qu’apparaît la nécessité, pour le manager comme pour le cavalier, d’être en connexion ; en connexion avec son environnement, en connexion avec son équipe ou avec son cheval. La connexion avec l’environnement suppose de l’attention et de la vigilance et, en général, les managers n’en manquent pas. Mais, à force de scruter l’horizon et les nuages ou les éclaircies qui s’annoncent, ils peuvent négliger de regarder ceux qui les entourent.

Michel Robert, quintuple champion de France de sauts d’obstacle, plusieurs fois médaillé aux Jeux olympiques et aux Championnats du monde et maintenant enseignant écrit : « La connexion se définit comme un état physique et mental du couple cheval-cavalier permettant à chacun d’avoir conscience de l’autre, d’agir et de penser dans le même sens.Le cavalier devient un guide pour le cheval et le cheval une sorte de prolongement du cavalier.[1]»

Il ajoute : « C’est généralement par l’absence de connexion qu’arrivent les catastrophes. A la réception d’un obstacle, si votre cheval décide de vous “embarquer”, c’est que vous avez perdu la connexion... et sans elle, vous n’êtes plus qu’un simple passager embarqué sur cinq cents kilos de muscles.»

L’ATTENTION COMMENCE AVEC LA CONSCIENCE

C’est ainsi qu’en quelques mots, nous voyons à la fois illustrés le bénéfice d’établir une connexion et le danger de ne pas le faire. D’un côté, travailler avec une équipe soudée et œuvrant à l’unisson, motivée ; de l’autre côté, un groupe difficile à gérer où nous pouvons facilement imaginer que surviennent des erreurs, des oublis, des négligences, des résistances, voire des accidents du travail et des arrêts maladie, voire encore quelques centaines de kilos de muscle autour d’un piquet de grève.

Alors d’accord, se connecter les uns avec les autres, mais comment ? Pas si simple sans doute, mais peut-être l’intention est-elle déjà beaucoup, car la connexion, c’est d’abord de l’attention et que l’attention commence par la conscience. Suivons encore le cavalier qui, le matin, va chercher son cheval : « La connexion commence à pied lorsque l’on entre dans le box. Si votre cheval regarde ailleurs ou se désintéresse de vous, c’est déjà signe que la connexion n’est pas établie.» Ce qui revient à dire : « comment dites-vous bonjour le matin ? » C’est au manager qu’incombe la responsabilité de la connexion, même si elle se construit à deux. Or, paradoxalement, ce sont les collaborateurs qui sont souvent le plus soucieux et le plus attentifs à ce qui pourrait sembler un petit détail : « le chef ne m’a même pas regardé ce matin, ne m’a même pas dit bonjour. » Autrement dit, le chef n’a pas pris la peine de la connexion ce matin.

TOUTE RENCONTRE VERITABLE EST UN RISQUE

Mais ça ne suffit pas, bien sûr, de dire bonjour, même les yeux dans les yeux. C’est le philosophe Martin Buber qui, en 1923, dans un ouvrage intitulé Je et Tu, considéré comme un incontournable sur le sujet de la relation et plus encore de la relation d’aide, nous donne les clés d’une relation authentique. D’après lui, il y a deux sortes de relations à l’autre : le Je-Cela et le Je-Tu.

Avec le Je-Cela, je suis dans une relation d’objet ; quand je parle, je suis dans un monologue et je considère l’autre superficiellement.

Avec le Je-Tu, je suis dans une relation pleine et entière entre êtres humains ; je suis dans le dialogue et je considère l’autre de façon globale.

La question pour le manager est donc de savoir s’il est en connexion avec ses collaborateurs, comment il les considère au moment où il leur parle ? Sont-ils interchangeables ou est-il attentif à la singularité de chacun ? Sont-ils ouverts et attentifs à lui ou, au contraire, distraits et fermés ? Et lui-même vis-à-vis d’eux ? Et ses collaborateurs entre eux ? Car la connexion, qui est la condition d’un management efficace, se fait à cette condition de relation réelle.

Mais attention cependant, car ce qui pourrait passer pour une opportunité de manipulation – je vais, tel le serpent Kaa du livre de la jungle, les regarder dans les yeux en leur chantant un air sur la confiance – est en réalité un risque ; car toute rencontre véritable est un risque, le risque de se voir transformer, le risque de devoir changer ; changer d’avis, changer de posture, changer de statut. Si vous ne voulez pas changer, ne vous connectez pas ; mais c’est alors prendre un autre risque, pour vous et votre entreprise, de vous embarquer vers une catastrophe, dont vous ne serez que le simple passager.



[1]http://www.horse-academy.fr/dossiers-themes/les-fondements-de-la-communication-cheval-cavalier-partie-2-le-respect-et-la


Laurent Quivogne
Le 23-12-2015
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