Novembre 2018


Les jeux du cirque

Débats entre deux figures intellectuelles françaises sur les migrants. L’un dit : « nous sommes envahis » ; l’autre répond : « mettez-vous à la place de ces gens qui fuient les bombes ».

Il semble donc que nous soyons coincés dans ce choix binaire de craindre à notre retour, par quelque revers du destin, d’être jetés sur les routes dans la rue, ou bien de craindre d’être attaqués par des hordes, finalement pas si démunies que ça puisque dangereuses. Omniprésence de la peur. Difficile en ces circonstances de trouver du sens à ce monde, clivé entre deux formes d’angoisse. Un monde qui ressemble à une arène où des spectateurs nantis regarderaient des démunis s’entretuer, non sans l’appréhension de les voir accéder aux gradins. Les jeux du cirque !

« Panem et circenses », « du pain et des jeux », diront les amateurs de complot qui prétendent qu’une telle mise en scène est voulue par quelques puissants désireux de flatter le peuple pour mieux le soumettre.

Cette double pression ressemble à s’y méprendre à celle vécue par des salariés, à la fois touchés par la détresse des demandeurs d’emploi et effrayés à l’idée que ces derniers ne leur prennent leur place. Là encore, de clairvoyantes et bonnes âmes pourront prétendre que la situation est orchestrée par le grand patronat ou quelque obscur organe tout puissant.

Le dirigeant, au contraire, ne peut se résoudre à un tel évitement de la réalité, car le monde est en effet plein de souffrances et de menaces et qu’il ne sert à rien d’invoquer une causalité douteuse : croire qu’une organisation domine le monde est mal connaître les organisations qui ont plutôt tendance à fonctionner de façon à peine convenable et encore sur un temps limité. Et puisqu’être dirigeant, c’est prendre sa part de responsabilité, il ne peut la rejeter sur un hypothétique et mystérieux acteur.

Dès lors, il convient pour lui de trouver le chemin de crête, le sentier étroit entre les deux gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds : rien moins, d’un côté, que la peur d’être rejeté hors de la communauté, l’exil dans la forêt obscure qui signifiait, pour nos lointains ancêtres, la mort et, d’un autre côté, l’envahissement par un clan adverse [1]. Peurs archaïques qui survivent sous des formes singulières à chaque époque. Qui ne sont rien moins que la peur de la solitude et la peur de la mort.

C’est sur ce plan-là que se joue la quête de sens de chacun d’entre nous, question à laquelle le sens que nous donnons à nos entreprises doit, sinon répondre, du moins apporter des éléments de réponse. Faute de quoi nous ne pouvons espérer plus qu’un engagement de façade des personnes qui rejoignent l’entreprise.

Cela suppose que le dirigeant soit capable lui-même d’affronter les deux gouffres entre lesquels se dessine le trajet de chacun d’entre nous. Et peut-être que ce défi signe la noblesse du métier, la capacité à tracer son chemin malgré la contingence de l’existence et, par voie de conséquence, la contingence de toute œuvre humaine.

Faute de quoi : tout est vanité et poursuite du vent.

[1] Je renvoie à nouveau ici à Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier, qui explique comment les peuples primitifs considéraient souvent les autres tribus comme à peine humaines et donc forcément ennemies.


Laurent Quivogne
Le 8-08-2016
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