Juillet 2018


La vraie nature de la pression

Gustave Courbet, Le désespéré (autoportrait vers 25 ans) 1843-1845
Les récents et tragiques événements qui ont frappé Paris, au-delà de la peine douloureuse qu’elle fait subir à chacun d’entre nous, et plus particulièrement à ceux qui ont été touchés directement, au-delà des conséquences sur notre quotidien et sur la façon dont nous envisageons certaines choses banales, comme d’aller prendre un verre en terrasse, nous éclairent sur le fond de notre âme et sur certaines questions qui fleurissent dans l’obscurité de notre conscience.

Ces questions ne sont rien d’autres que celles que nous nous posons naturellement face à la catastrophe dont nous venons de faire l’épreuve, catastrophe d’ailleurs semblable à de nombreuses autres qui ne cessent de survenir dans le monde. D’abord : Quel sens un tel monde a-t-il ? Comment garder sa foi, quelle qu’elle soit, en l’humanité ou en une divinité, confronté à une telle absurdité ? Tout simplement, comment continuer à vivre ? Ensuite, ce vague sentiment, plus ou moins précis selon notre proximité avec l’événement, de culpabilité ; quelle est ma responsabilité et quelle est notre responsabilité collective ? Comment aurais-je pu permettre d’éviter un tel drame et comment puis-je participer à l’éviter à l’avenir ? Ce qui me confronte immédiatement à la troisième interrogation : quelle est donc ma valeur pour que je sois si impuissant face à l’essentiel, combien grandes sont mes imperfections pour que, alors que les circonstances en montrent l’impérieuse nécessité, je ne puisse rien faire.

Trois grandes questions – le sens de la vie, la responsabilité corollaire de la liberté [1] et l’imperfection – que les philosophes appellent les pressions existentielles, c’est-à-dire les pressions inévitables que nous subissons dès lors que nous sommes « jetés dans le monde », selon l’expression d’Heidegger. Inventaire que nous pouvons compléter par les deux dernières, encore que la liste varie selon les auteurs, à savoir : la finitude, qui dit que tout prend fin, y compris notre propre existence, mais aussi nos relations, nos projets ; la finitude que nous avons cruellement éprouvée lors des attentats. Et la solitude, intimement mêlée aux précédentes, tant l’angoisse peut nous faire sentir isolés.

Car c’est bien d’angoisse dont il s’agit, une angoisse qui en réalité ne nous quitte pas, mais que nous gardons sous le boisseau grâce à nos activités, nos relations, les liens que nous tissons les uns avec les autres. Une angoisse qui resurgit avec vigueur à l’occasion de la tragédie.

Et puisqu’il n’y a aucun moyen de la supprimer, dès lors qu’elle est le prix non négociable de la vie, alors il faut vivre avec, « en faire quelque chose ». En la matière, chacun sa voie, chacun ses choix – j’allais dire sa responsabilité ! – que ce soit par la réflexion et la philosophie, que ce soit par le lien social ou que ce soit par l’action.

L’entreprise est à mon avis l’un de ces chemins. Et ce n’est pas un hasard que le sens de ce que nous faisons a une importance si grande, et pour nous motiver nous-mêmes, et pour motiver ceux que nous embarquons dans l’aventure, mais bien parce que ce sens répond, en partie seulement, mais quand même en partie, à la question fondamentale du sens de la vie et lui fait écho.

À l’inverse, on peut aussi dire que la question existentielle du sens de la vie est aussi le moteur de nos engagements. Car oui c’est douloureux, mais oui ce sont ces dures réalités qui nous permettent, par les réponses que nous apportons, d’être ce que nous sommes. Réponses imparfaites, réponses partielles et pourtant réponses admirables. Car voilà la qualité première de l’être humain : sous ces pressions incroyables et énormes, rester debout malgré tout. Qualité qui peut nous redonner l’espoir que nous saurons collectivement traverser les défis, immenses eux aussi, qui se présentent à nous aujourd’hui.


[1] Sans liberté, pas de choix ; sans choix possible, pas de responsabilité. Ces questions existentielles sont évoquées, évidemment, par les existentialistes tels Sartre et Camus, mais aussi par des psychothérapeutes comme Irvin Yalom ou Noël Salathé.


Laurent Quivogne
Le 15-08-2016
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