Novembre 2018


Moi et le système

Dans L’affaire Thomas Crown [1], Steve McQueen incarne un banquier riche et blasé qui, pour tromper l’ennui, organise le casse de sa propre banque. Confronté à l’enquêtrice de la société d’assurance, la séduisante Faye Dunaway qui l’a démasqué et l’abjure de rendre l’argent, il répond : « Ce n’est pas l’argent. C’est moi. Moi et le système. » [2]

Depuis presque 50 ans, le concept – le « système » – a prospéré et ne s’est pas confiné dans le bureau des grands de ce monde qui s’ennuient. Un certain parti d’extrême droite, en France, a récemment utilisé le terme pour asseoir sa campagne et expliquer son résultat décevant. Mais l’emploi du terme va bien au-delà.

Dans le film, le héros a tout : il est beau, il a du charme (ah ! Steve McQueen, le « king of cool »), il a du succès et il est riche à foison. Mais tout cela ne le comble pas. Peut-être même que, pourvu de tous les attributs de la réussite, l’absurdité du monde lui apparaît dans sa nudité la plus crue. Et, comme dit Lewis Caroll, dans Alice au pays des merveilles: « Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ?»

Voilà que le système est un outil précieux pour créer du sens dans un monde qui n’en a pas. Dans sa forme la plus bénigne, il prend la forme de la pensée magique qui fait de l’univers quelque chose d’organisé, presque un être pensant : « L’univers n’est pas sourd », ou même « le hasard n’existe pas » sont des marqueurs de ce regard particulier sur notre environnement, qui met du sens là où, a priori, il paraît absent.

Il existe toutefois des formes autrement plus malignes. Le « système » se transforme alors en organisation occulte ou gouvernement mondial et tous les avatars des théories conspirationnistes. Ces théories ont trouvé avec Internet un relais formidable qui tient notamment, si l’on en croit Gérald Bronner [3], à la libéralisation de l’offre que permet le nouveau média, c’est-à-dire à la possibilité pour tout un chacun de produire de l’information, et au déséquilibre de motivation entre ceux qui soutiennent les mythes conspirationnistes et ceux qui seraient en mesure de les infirmer (et qui ont le plus souvent autre chose à faire). Ce qui provoque un effet boule de neige expliquant ainsi le succès dans l’imaginaire complotiste d’une association de Bavière se réclamant des Lumières, dissoute en 1785 et qui gouvernerait le monde de façon occulte : les illuminatis ou illuminés de Bavière.

Tout cela pourrait être rangé au rayon des folies douces de l’être humain, si ces théories n’étaient pas un élément important du processus de recrutement terroriste. Dounia Bouzar, qui dirige un centre de déradicalisation des personnes embrigadées dans une dérive sectaire, décrit le processus d’embrigadement, notamment au travers de vidéos sur le web [4] :

  1. 1 - Le monde est pourri, les gouvernements sont corrompus

  2. 2 - Tout cela est le fait d’un complot mondial dans lequel les puissants sont impliqués

  3. 3 - La confrontation finale approche, qui permettra de purifier le monde.

Face à cela, que faire ? Ma vision est que, de même qu’il y a une chaîne continue depuis la petite incivilité jusqu’à la criminalité, cette dernière prospérant sur le climat entretenu par l’accumulation des premières, de même nous pouvons chacun agir à notre niveau pour saper les bases de la grande pyramide des théories conspirationnistes.

En cela, nous répondons d’abord une première fois en disant : « non, il n’y pas pas moi et le système ; mais il y a moi dans le système. »

Ensuite en renonçant à donner un sens artificiel au monde et, a fortiori, à imposer ce sens à autrui. Si le sens existe, il ne peut être trouvé qu’à l’intérieur de nous-mêmes et il épouse notre singularité ; il ne saurait donc être imposé à d’autres, mais seulement proposé.

La meilleure réponse aux complotistes, c’est-à-dire à la superstition, pourrait donc bien être ainsi du côté de la spiritualité.


[1] Un film de 1968 de Norman Jewison.
[2] La citation en anglais est
« It's not the money. It’s me. Me and the system. »
[3] Gérald Bronner –
La démocratie des crédules – puf 2013
[4] Dounia Bouzar – Comment sortir de l’emprise djihadiste – Les éditions de l’atelier 2015


Laurent Quivogne
Le 2-08-2016
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