Juillet 2018


Tous freelances ? Pas si sûr...

Patrick Levy-Waitz
TRIBUNE - Partout en Europe émerge un nouveau type d’actifs, indépendants juridiquement, mais dépendants économiquement. Cependant et contrairement à une idée en vogue, nous ne sommes pas encore pleinement rentrés dans une société de freelances.

Evidemment, les chiffres témoignent clairement d’une poussée d’indépendance, accélérée notamment par le secteur de la nouvelle économie liée à Internet.

On évalue à 700.000 en France, les indépendants du web (développeurs, graphistes, photographes, rédacteurs) ainsi que ceux des médias qui ont connu des changements de modèle important et qui ont généré des centaines de nouveaux indépendants : rédacteurs, traducteurs, correcteurs.

De même, selon Eurostat, il y a 85 % de travailleurs indépendants de plus en France depuis 2005. Outre-Atlantique, l’étude très commentée du cabinet MBO, suivant les travailleurs indépendants, prédit une rupture fondamentale : les indépendants seront plus nombreux que les salariés en 2020.

Néanmoins, et malgré ces chiffres, nous ne pouvons plaquer notre ancienne vision pour considérer que nous avons basculé dans une France des Indépendants.

Premièrement, ces « nouveaux indépendants » ne sont pas les mêmes que ceux pour qui on a créé le régime des indépendants au sortir de la seconde guerre mondiale. Les indépendants des années 40-50 voulaient surtout être dégagés des contraintes liées au salariat et compensaient les avantages du salariat par la revente — en fin ou en cours de carrière — d’un fonds de commerce. Ils étaient artisans, petits commerçants ou taxis.

Ils étaient bien différents des indépendants d’aujourd’hui qui ne se construisent pas de fonds de commerce, qui travaillent par missions et recherchent des nouveaux collectifs de travail. Ils s’organisent même déjà en groupes de pression pour peser sur les nouvelles plateformes comme Uber qui n’utilisent que des indépendants.

Deuxièmement, même si on tient compte des chiffres aux Etats-Unis, l’installation des Indépendants comme une majorité dans le marché du travail français prendra du temps. Notre pays est en retrait par rapport aux Etats-Unis, la plupart des Français voient encore le freelancing comme très minoritaire. Il nous reste donc encore au moins 30 ans avant de déclarer la fin du salariat comme s’y aventurent certains responsables politiques.

Le salariat restera certes dominant pendant encore plusieurs dizaines d’années, mais ce qui est certain c’est que dans une même vie, un actif aura de nombreux statuts : salarié, entrepreneur, indépendant, fonctionnaire, associatif ou autre.

Comment notre droit social peut-il évoluer pour s’adapter à cette nouvelle réalité ?

C’est justement le moment de renouveler notre système de protection sociale. Le débat public français, souvent éloigné des réalités vécues des entreprises, obère cette donnée majeure : la réalité des actifs est désormais plurielle, diffuse, confuse.

Si nous partons du postulat que la plus grande angoisse c’est de ne pas savoir, c’est à ces périodes de transition professionnelle, dans ces périodes-passerelles que l’aide des pouvoirs publics et des entreprises doivent se concentrer. Ce « trou dans la carrière » doit être comme un moment de rebond, une opportunité alors qu’il est vécu aujourd’hui comme un drame. Si notre modèle social issu de l’après-guerre (période de plein emploi) protège les périodes d’emploi des insiders, il doit surtout inventer de nouvelles passerelles, de nouvelles opportunités pour ceux qui subissent des périodes de chômage et donc des périodes de reconversion professionnelle ou qui collaborent avec plusieurs donneurs d’ordres.

Le législateur a déjà fait beaucoup pour accompagner les nouvelles formes d’emploi qui permettent ces transitions. En 2015, le Gouvernement a sécurisé l’utilisation du portage salarial. Il s’est engagé dans une réforme qui devrait permettre la portabilité des droits sociaux. le compte personnel d’Activité devenu le 31 décembre « Sécurité sociale professionnelle ».

Le vrai besoin ? : Un statut de l’actif, protégeant à la fois les salariés et les indépendants dans les périodes de transition professionnelle, leur donnant les moyens de rebondir, de se réorienter, de changer de statut, de mobiliser leurs droits à bon escient était une des propositions formulées par la Fondation depuis longtemps. Nous avions réaffirmé notre attachement à cette portabilité des droits sociaux en demandant un grand débat national pour bâtir un nouveau pacte social adapte à cette réalité du travail qui s’impose au 21e siècle.

Le débat public français a dans un premier temps complètement ignoré l’émergence de ces nouveaux travailleurs indépendants. Dans un mouvement de balancier, il a désormais tendance à en faire l’alpha et l’oméga du débat social, certains experts autorisés s’alignant pour prédire l’utopie de la fin du salariat.

Mais dans une position réaliste, nous devons désormais prendre pleinement acte que nous basculons d’une notion de travail à une notion d’activitédéconnectée de la question du statut et permettant plus de mobilité et « mieux de sécurité »

Nous devons bâtir un nouveau socle commun de protection sociale pour tous les actifs, un système adapté aux réalités économiques du 21e siècle.

Nous devons enfin réformer. Il est grand temps.


Patrick Levy-Waitz

Président de la Fondation ITG, Travailler autrement

Président du Groupe Missioneo




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Patrick Levy-Waitz
Le 11-01-2016
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